”J’ai décrit le surréalisme comme un mouvement
qui avait son propre élan, qui a essayé d’englober
toute une série de manifestations très diverses
de la vie, allant de la poésie à l’amour, de l’imagination
à l’humour, de la révolte au rêve, de la nécessité
absolue d’une révolution sociale à la destruction
de toutes les barrières dans la création. ” Marko
Ristic, O dnevnicima, o kontinuitetu, o nadrealizmu
i o vetru (Sur les journaux, sur la continuité,
sur le surréalisme et sur le vent), 1963.
Le troisième et dernier numéro de la revue Nadrealizam
danas i ovde 1932 marque la fin de certaines des
activités des surréalistes serbes, avant tout leurs
activités collectives, fortement orientées, sur
le plan idéologique, vers la ” révolution sociale
”152. La politisation
du mouvement surréaliste est survenue, comme cela
est bien connu, au lendemain de la publication du
Second manifeste du surréalisme de Breton (1929).
Au sein du surréalisme serbe ce tournant peut être,
dans une certaine mesure, rattaché aux prises de
positions de Ristic et de Popovic dans le Nacrt
za jednu fenomenologiju iracionalnog (Projet pour
une phénoménologie de l’irrationel) (1931) et aux
thèses de Ristic et Bor exposées dans le livre Anti-zid
(1932). En fait, déjà le deuxième numéro de NDIO
différait du premier par sa conception, de sorte
que les photomotages, dessins et reproductions de
tableaux y ont laissé la place, comme ce fut aussi
le cas dans le troisième et dernier numéro de cette
revue, à des photographies reprises de publications
révolutionnaires russes : La mise à bas des croix
du Kremlin et, respectivement, Les enfants seuls
avec la machine et L’imagination au service de la
propagande, sous le titre commun Eléments surréalistes
dans la vie sociale moderne. C’est le moment où
NDIO, en tant que publication surréaliste, a en
partie repris le concept de Stozer, revue révolutionnaire
orientée à gauche. Il est intéressant de noter,
s’agissant déjà de parallèles sur le plan des idées,
que Stozer a reproduit, cette même année 1932, des
photographies du livre La Russie au travail153.
Les vastes repositionnements idéologiques, survenus
au lendemain du congrès de Karkhov, ont abouti au
regroupement de certains représentants du surréalisme
serbe autour de la rédaction de la revue Nasa stvarnost
(Notre réalité) en 1936. Les réflexes hérités des
anciennes divergences divergences idéologiques se
sont alors également répercutés au niveau de l’art,
de sorte que, par exemple, Djilas a reproché à Ristic
d’avoir ” enterré le nouveau réalisme en peinture”
en rédigeant un essai élogieux sur Picasso154.
Sur sa fin, le surréalisme a vainement essayé de
convaincre la gauche incrédule de la justesse de
ses idées et de la sincérité de son engagement social.
A quel point il se trouvait pourtant lui-même, en
fait, bien éloigné de ses idées originelles est
parfaitement illustré par la formule d’Aragon datant
des années vingt : ” L’idée de toute activité humaine
me fait sourire ”155.
L’art du surréalisme serbe peut donc être suivi
de 1926 à 1936. Jusqu’en 1932, c’est-à-dire de Vecnost
à Nadrealizam danas i ovde, il s’est manifesté à
travers l’activité collective de deux groupes différents,
l’un réuni autour de Monny de Boully et le second
autour de Marko Ristic, pour se prolonger jusqu’en
1936 à travers les travaux individuels de certains
de ses représentants, avant tout les photographies
de Bor. Nonobstant l’existence de quelques oeuvres
portant une date légèrement postérieure, comme par
exemple Asamblaz de Marko Ristic en 1939, 1936 n’en
marque pas moins la fin des principales actions
du surréalisme serbe dans le domaine des arts puisque
c’est alors que les surréalistes ont renoncé à poursuivre
la publication de leurs travaux pour rejoindre la
revue Nasa stvarnost. Or c’est précisément le moment
où, sur le plan international, le surréalisme revêt
les traits d’un phénomène global qui quitte l’ancien
continent pour émigrer au Japon, au Mexique et au
Etats-Unis. Cette même année 1936 voit également
l’organisation des premières grandes expositions
internationales de surréalisme, à commencer par
celle de Londres. Celle-ci s’est donc déroulée sans
aucune présence du surréalisme serbe, tout comme
ce fut le cas pour de nombreuses autres expositions
communes par la suite, car le mouvement surréaliste
s’était alors éteint en Serbie. L’existence des
treize surréalistes serbes n’a pas non plus été
évoquée par Breton lors de ses nombreuses conférences
tenues dans le monde entier. Il faut y voir, entre
autre, une conséquence de la profonde brouille idéologique
et politique survenue entre ce dernier et Ristic
qui, à l’instar de Breton en France, était le personnage
phare du surréalisme serbe156.
Ce n’est qu’en 1969, dans le cadre du projet, Nadrealizam,
socijalna umetnot 1929-1950, que le Musée d’art
moderne de Belgrade a organisé une présentation
détaillée de l’art du surréalisme serbe. Cette première
encourageante a éte suivie, à partir de 1972 et
de l’exposition Der Surrealismus 1922-1942 de Patric
Walberg organisée à Munich, puis à Paris, d’une
série de présentations de l’art du surréalisme serbe
au public européen. Malgré tout, cet art, dans une
large mesure presque totalement inconnu, apparaît
encore avoir éte en marge du mouvement surréaliste157.
L’activité artistique des surréalistes serbes était
multimédia et principalement tournée vers l’innovation
et les expériences, c’est-à-dire les nouveaux médias,
tels qu’étaient alors, en premier lieu, photographie
et le film. Les disciplines artistiques classiques,
comme la peinture et la gravure, étaient guère pratiquées
dans leur cercle, et le seul peintre professionnel
parmi eux, Radojica Zivanovic Noe, même renié publiquement
son activité antérieure de peintre. Les surréalistes
serbes considéraient, tout comme Ribemont-Dessaignes,
que l’adresse technique n’était pas indispensable
pour rechercher la ’’ satisfaction visuelle. ’’
A l’occasion de l’exposition de Man Ray en 1925,
Ribemont avait remarqué : ’’ Il y a encore beaucoup
de peintres. On pouvait presque espérer qu’il s’agissait
d’une race vouée à une prompte disparition et qu’un
jour allait venir qu’on pourrait se payer le luxe
d’établir un parc national destiné à la conservation
de ces derniers individus ’’158.
Vane Bor et Marko Ristic ont réalisé leurs premiers
photogrammes quelques années seulement après Man
Ray (1928), tandis que les photographies de Nikola
Vuco (1926-1930) se sont conformées en tous points
aux positions révolutionnaires précoces du surréalisme.
Il s’agit là des oeuvres clés du surréalisme serbe
dans lesquelles sont exposées, tout comme chez Ribemont-Dessaignes,
des positions anti-plastiques et anti-artistiques
qui, à l’extrême limite, nient jusqu’à l’existence
même d’un art du surréalisme. Cet art a en fait
connu au cours du XXème siècle un profond revirement
allant du rejet total de ’’ toute préoccupation
esthétique ou morale ’’, comme il est dit dans le
premier Manifeste, à la pratiques d’analyses et
l’organisation d’expositions multidisciplinaires
visant à examiner la place de la révolution surréaliste
dans le contexte de l’avant-garde et son influence
sur de nombreux phénomènes, et ce non seulement
sur les courants artistiques tardifs, mais aussi
dans la culture des médias de masse et de publicité.
Bien qu’aujourd’hui encore on ne puisse dire avec
certitude ce qu’était l’art du surréalisme et quelles
sont les limites temporelles de cette révolution,
son langage international apparaît de plus en plus
intéressant fur à mesure qu’il est complété par
ses divers variantes locales. C’est en ce sens qu’il
convient, en les observant dans le contexte de l’art
du XXème siècle, d’apprécier les oeuvres de Nikola
Vuco, Marko Ristic, Vane Bor, Dusan Matic, Radojica
Zivanovic Noe, Djordje Kostic, Oskar Davico et Aleksandar
Vuco. Leurs photographies, photogrammes, photo-collages,
collages, assemblages et objets ont constitué une
négation des catégories traditionnelles de l’art
et du concept du réalisme, tout en proposant de
nouveaux procédés et critères conduisant à la beauté
convulsive, beauté à laquelle on accède par l’expérience
et non par les méthodes conventionnelles. Il importe
d’autant plus de noter ici que jusqu’alors, à savoir
jusqu’à l’apparition du dadaïsme, puis du surréalisme,
les courants artistiques d’avant-garde, n’avaient,
dans l’ensemble, eu aucune prise sur le contexte
culturel serbe et même, plus largement, de l’espace
des Balkans. Un tel milieu, comme l’a noté Ristic,
ne pouvait même pas faire ’’ l’objet d’une négation
passionnée, conséquente et extrême des normes et
conventions établies de la culture bourgeoise ’’159.
Il convient ici de souligner que dans son rapport
envers la photographie le surréalisme serbe était
tout à fait en accord avec les positions de Breton,
à savoir que c’est précisément l’images photographique
qui a été privilégiée dans l’interprétation de la
métamorphose du monde visible : depuis notre monde,
par trop réel, jusqu’à un monde imaginaire. Par
son caractère documentaire, la photographie assurait
en effet les preuves indispensables de la réalité
des phénomènes métaphysiques, ce qui lui a valu
une position privilégiée dans les revues et les
livres surréalistes160.
Sur ce point également on note une parfaite concordance
entre les positions des surréalistes franœais et
serbes - dès 1925 la photographie de la jeune fille
tatouée apparaissait dans Svedocanstva, puis, en
1926, les photomontages de Dedinac dans Javna ptica,
et par la suite toutes les éditions surréalistes
postérieures ont été, elles aussi, ’’ illustrées
’’ par des photographies, tout comme l’ont été les
revues des surréalistes franœais et Nadja de Breton.
Dans toutes ces publications la photographie était
traitée comme une oeuvre artistique autonome, car
elle était pour les surréalistes un terrain d’expérimentations
visuelles nouveau et en tous points exceptionnel.
Conformément à son programme révolutionnaire, le
surréalisme a tout particulièrement affectionné
et stimulé les recherches reposant sur un travail
avec les nouveaux médias, car ceux-ci se trouvaient
alors à l’écart de la sphère artistique. Lorsqu’il
s’agit du film et de la photographie, ceuxci étaient
même encore, durant les premières décennies du XXème
siècle, l’affaire de passionnés de toutes sortes
et non d’artistes professionnels. Reprenant des
éléments de l’un comme de l’autre, le photomontage
et le collage, comme nous l’avons vu sur l’exemple
des travaux de Dusan Matic, Aleksandar Vuco et Marko
Ristic, les ont associés en une nouvelle structure
visuelle, qui, selon Karel Tajge ’’ annule le professionnalisme
artistique. Ici, comme dans la photographie, peuvent
s’affirmer les laïcs et les autodidactes. Le photomontage
et la photographie permettent même à des ” Raphael
manchots ” de créer avec de nouveaux matériaux :
leurs techniques sont si simples que quiconque peut
en acquérir les principes ’’161.
Cela ne veut pas dire que les artistes professionnels,
comme Radojica Zivanovic Noe, ne se sont pas intéressés
au photomontage ou au collage, car il s’agissait
de technique qui, aux dires de Marko Ristic, permettaient
à l’homme de raconter ’’ son rêve à l’aide des éléments
matériels de l’éveil ’’162.
En dehors du cercle des surréalistes l’expérimentation
en matière d’arts visuels n’était pas particulièrement
pratiquée dans le milieu culturel serbe des années
trente, y compris parmi les très nombreux photographes
amateurs. Les oeuvres conservées composent pour
l’essentiel un ’’ album de caprices visuels ’’163
qui révèle pourtant les nouvelles possibilités révolutionnaires
de l’art. Parmi le matériel aujourd’hui réuni par
cette exposition, on notera en particulier la découverte
que constitue le cycle de photogrammes de Marko
Ristic (jusqu’à présent nous n’en connaissions que
deux), qui, après plus de soixante-dix ans, peuvent
désormais être inclus en tant qu’oeuvres à part
entière dans l’art du surréalisme. Bien que tardivement,
toutes ces connaissances viennent donc profondément
modifier l’image que nous avions des activités artistiques
non seulement de Marko Ristic, mais aussi des autres
signataires du manifeste.
La période de création collective du groupe des
surréalistes serbes s’inscrit donc entre deux photographies
: débutant avec Zadrzano bekstvo nadstvarnosti,
publiée en couverture de l’almanach Nemoguce, elle
s’achève avec Pred jednim zidom (Devant un mur),
ayant trouvé place dans le dernier numéro de NDIO.
L’ascension et le déclin du groupe de surréalistes
belgradois sont ainsi liés à ces deux photographies
respectivement dues à Nikola Vuco et Raka Ruben,
photoreporter de Politika. Cette action collective
appelée, ’’ simulation du delirium paranoïaque de
l’interprétation ’’164,
s’est déroulée simultanément sur deux niveaux :
le premier était celui, réel, d’un mur délabré,
et le second, celui défini par le caractère documentaire
de la photographie d’un mur. Ristic dit que Rastko
Petrovic, Dusan Matic, Radojica Zivanovic Noe, Milan
Dedinac et lui-même, étaient ’’ comme les disciples
de Leonard de Vinci ’’, qui, en dessinant ou ombrant
sur la feuille, devaient faire ressortir le ’’ processus
suivi par la pensée ’’ à la vue des ’’ taches, traces
de moisissure et fissures de ce mur ’’165.
Pred jednim zidom comporte toutefois une différence
substantielle qui, par là même, distingue le comportement
des élèves de Leonard de Vinci et l’expérience des
surréalistes.
En l’occurrence, Leonardo de Vinci conseille au
peintre d’observer les nuages, la boue, les cendres
dans un foyer, les taches sur des murs, car ce sont
ces choses là qui ’’ poussent l’esprit vers de nouvelles
découvertes ’’166,
alors que le groupe des surréalistes, un demi millénaire
plus tard, n’est plus en situation de regarder le
mur, mais sa photographie. C’est là qu’apparaît
une différence substantielle : on attend du peintre
de la Renaissance qu’il observe directement le monde,
alors que l’artiste surréaliste observe un monde
visuellement transmis par un média, donc déjà interprété
par celui-ci. La photographie a endossé le rôle
d’intermédiaire dans la communication visuelle,
désormais rompue, entre le sujet et l’objet. Sachant
pertinemment qu’il s’agit d’une simulation du mur,
les surréalistes se lancent à partir d’elle dans
un nouveau cycle d’interprétations. Et c’est ici,
devant la photographie d’un mur, et non devant un
mur réel, comme à l’époque de la Renaissance, qu’a
été vérifiée la méthode de manipulation surréaliste
de la réalité, la formule selon laquelle quiconque
peut devenir artiste et le delirium paranoïaque
des associations de Dali. Car, ’’ tout un chacun,
ou presque est en état de donner vie, de faœon consciente,
à cet entrelacs de surfaces, de lignes et de nuances,
d’y découvrir les images de son imagination, d’imposer
à cette surface (selon sa capacité paranoïaque latente)
une succession plus ou moins riche, une accumulation,
plus ou moins profonde et transparente, de simulacres
’’167. Le surréalisme
est parti de la parole et de la poésie, mais c’est
dans ses images qu’il a su introduire le plus de
séduction. Il s’agissait en effet d’un mouvement
orienté par son programme même vers des expérimentations
interdisciplinaires dans lesquelles la pensée et
l’émotion pouvaient être exprimées, en tout égalité,
par l’image et le mot, ce qui a estompé la frontière
entre les divers langages artistiques et préparé
l’oeil de l’observateur moderne à une rencontre
en douceur avec les messages synchronisés des moyens
de communication multimédias.