A compter de la parution du Manifeste du surréalisme en
1924, Monny de Boully, Dusan Matic et Marko Ristic, bientôt
rejoints par d’autres représentants du surréalsime serbe,
ont suivi de près et partiellement participé aux actions
du surréalisme français. Ristic a ainsi pu présentir que
Nadja, le premier roman de Breton, serait illustré à l’aide
de photographies. Dans l’enquête Celjust dijalektike, à
la question : ” Si vous croyez au miracle, est-ce que cela
représente pour vous une sorte de consolation | ” Ristic,
après avoir répondu positivement, cite un exemple tiré de
sa propre expérience : ” Peu m’importe que cela puisse paraître
désuet ou ridicule… mais qu’il soit ici noté, comme un exemple
montrant que les signes du miracle doivent être recherchés
en dehors de toute mise en scène grandiloquente… que, sans
disposer du moindre indice pouvant me suggérer qu’il en
serait réellement ainsi, j’ai déclaré un soir, devant le
‘ Ruski car ’, au début de l’été 1928, que Nadja serait
illustré de photographies, pour découvrir le lendemain matin,
lorsque j’ai eu la surprise de recevoir un exemplaire de
ce roman, qu’il était bien illustré de photographies ”120.
C’est, par conséquent, comme un miracle, mais aussi comme
une nécessité, que Ristic a compris les photographies de
Jacques Boiffard qui illustraient le livre de Breton, au
sujet duquel Benjamin a écrit qu’il a ” atteint une synthèse
créatrice authentique du roman artistique et du roman documentaire
”121.
Evoquant les photographies de rues de Paris publiées dans
Nadja, Ristic, tout comme Benjamin, a notamment souligné
leur caractère documentaire comme une des qualités exceptionnelles
de cet ouvrage. Il considérait que la décision d’illustrer
ce livre précisément avec ces photographies ” n’était pas
sans importance ”, car ” les photographies sont comme une
marque de l’authentique, du quotidien, du documentaire,
du non travesti et du réel en relation avec le surnaturel.
” Toutefois, compte tenu que ces photographies sont ” ordinaires,
mais aussi hallucinantes par leur expressivité retenue,
elles ne font qu’indiquer l’existence immanente du surréel
dans le réel ”122. Par conséquent,
les surréalistes serbes savaient, tout comme d’autres contemporains,
que la photographie possède la rare aptitude de pouvoir
découvrir et documenter les aspects irrationnels et atypiques
renfermés dans des objets et des phénomènes concrets. Tout
comme l’écriture automatique, elle peut capturer les visions,
les rêves et les hallucinations, parfois grâce à une simple
pression sur le bouton de l’appareil photo. C’est précisément
pour cette raison que les surréalistes de Paris, Belgrade
ou Prague, lui ont réservé une place privilégiée parmi les
arts visuels. Par ailleurs, que ce soit lorsqu’elle apparaît
dans Nadja, ou un peu plus tôt dans Javna ptica, puis dans
Nemoguce et Nadrealizam danas i ovde, ou lorsqu’elle est
réalisée indépendamment de tout autre projet, la photographie
ne répète, ni ne décrit les événements contenus dans le
roman, le poème ou la chanson, ni les pensées isolées du
langage poétique, mais se complaît dans son indépendance
d’oeuvre d’art, telle une toile ou une gravure.
Parmi les toutes premières photographies de Nikola Vuco,
dont seule Krov nad prozorom (Toit sur la fenêtre) peut
être datée avec certitude de 1926, certaines ont été conœues
en vue de constituer un ensemble documentaire venu compléter
le poème du même nom de son frère, Aleksandar Vuco, publié
la même année. D’autres photographies, comme celles conservées
dans son petit album photo parisien, sont peut-être même
légèrement antérieures, compte tenu qu’il est arrivé en
1921 à Paris où (d’après ses souvenirs évoqués en 1988)
il a, tout d’abord, fait connaissance de Philippe Soupault.
Il importe en tout cas de souligner ici que les toutes premières
photographies surréalistes de Nikola Vuco, tout comme les
collages de Marko Ristic, ont été réalisées à Paris, et
ce en 1926, deux ans seulement après la publication du manifeste
surréaliste dans lequel sont formulés le programme et les
objectifs cognitifs de ce mouvement d’avantgarde.
Au début de son activité de photographe Nikola Vuco, alors
étudiant en droit et philosophie à Paris, recherchait volontiers
des motifs proches et connus qu’il trouvait dans la poésie
de son frère, qui était un excellent pianiste, tels Krov
nad prozorom et Betoven I et II. Dans la structure figée
de l’image photographique il a su rendre perceptible la
continuité temporelle ou la dynamique du mouvement, qualités
typiques de la musique, en recourant à des moyens purement
photographiques : en réalisant deux prises de vue distinctes
sur un même négatif ou en superposant deux négatifs différents.
Il obtenait ainsi des effets de double exposition, voire
une image démultipliée où les répétitions d’un même sujet
fixaient différents intervalles temporels. Ainsi, un clavier
de piano traverse le masque en plâtre de Beethoven, alors
qu’une guitare est démultipliée comme un écho de sa propre
forme visuelle. La Tour Effeil est dématérialisée et dédoublée
comme une tour de dentelle faite de ” cendres et de rêves
”. Et, de même que ” l’extraction des mots de leur contexte
habituel est le fruit d’un effort conscient visant à représenter
la vie comme un fait qui échappe à toute logique, ”123
le découpage d’objets pour les extraire de la représentation
d’ensemble du monde, la superposition d’images fragmentaires
de différents objets n’étaient qu’une partie des procédés
photographiques qui ont conduit Nikola Vuco vers la construction
d’une photographie surréaliste. Il attachait une grande
importance au procédé de dédoublement dans ses aspects variés
et combinés : double exposition, reflet dans un miroir,
reflet dans un rétroviseur ou sur la surface brillante d’une
table, auxquels s’ajoutaient les répétitions sous forme
d’alignements de balles, d’empilements de briques ou de
motifs de dentelle. Tous ces dédoublements, en tant que
fondements essentiels de l’image, étaient prévus avant la
prise de vue, donc lors de la conception même de la photographie,
et non pas obtenus ultérieurement, à la suite de manipulations
complexes en labo-photo124.
Les pages de l’almanach Nemoguce-L’impossible accueillent
un des principaux textes exposant le programme des surréalistes
belgradois, Uzgred budi receno (Soit dit en passant). Il
y est uniquement accompagné de trois photographies de Nikola
Vuco et d’un photogramme de Vane Bor, qui, par leur importance,
sont l’égal de ce texte. En fait, ce sont de véritables
oeuvres tenant lieu de programme dans l’art du surréalisme
serbe. Le soin d’introduire le texte revient au photogramme
de Bor Bez naslova, puis suivent les photographies de Nikola
Vuco : Zid agnosticizma (Le Mur de l’agnosticisme), Mi nemamo
koga da ubedjujemo (Nous n’avons personne à convaincre)
et Zadrzano bekstvo nadstvarnosti. Le photogramme composé
de fragments de miroir brisé annonce visuellement le scandale
et la révolte du surréalisme face à la réalité petite bourgeoise.
Avec les photographies de Vuco il constitue un tout – l’expression
visuelle du programme du surréalisme serbe. Par le langage
de l’image photographique il communique les mêmes positions
que celles exposées dans le texte Uzgred budi receno. Les
titres des photographies sont dus à Marko Ristic qui, lors
de la conception de l’almanach, a veillé à harmoniser l’action
sur les deux plans, textuel et visuel. Dans les publications
du surréalisme serbe seules les photographies insérées à
l’écart des textes clés pouvaient rester sans titre. D’après
Ristic, de telles photographies étaient des ” idées ouvertes,
aux ailes déployés, ” qui communiquaient sans nulle entrave
avec l’oeil spirituel de l’observateur.
Si on analyse séparément chacune de ces quatre images-manifestes,
c’est indéniablement à la photographie Zid agnosticizma
que revient la fonction principale. Elle a été prise à l’époque
où Bor vivait à Paris, c’est-à-dire un an avant la publication
de Nemoguce. Ristic l’a choisie parce qu’elle visualise
précisément le ” mur ” qui se dressait entre les surréalistes
et les représentants de la culture bourgeoise. Le legs de
Marko Ristic, depuis peu classifié et accessible aux chercheurs,
contient notamment deux lettres de Nikola Vuco, dont l’une
où il est dit : ” Je me dépêche de te faire parvenir ma
dernière production, si cette maigre quantité peut être
appelée production… parmi elles, tu apprécieras certainement
” les briques creuses alignées ou le mur de briques creux
” : personnellement cette photographie me plaît beaucoup
(je me vante), au cas où elle serait retenue pour l’Almanach,
je pense qu’elle serait beaucoup plus belle si elle est
agrandie autant que le permet le format, autrement dit,
si elle occupe toute la page ”125.
Bien que la photographie Zid agnosticizma n’ait pas été
agrandie autant que le souhaitait Vuco, elle a néanmoins
été mise en valeur par sa place centrale dans le texte et
sur la page. Son message visuel pourrait être lu en accord
avec la position surréaliste selon laquelle ” l’écriture
automatique est, pour les objets invisibles, la même chose
que la photographie pour les objets visibles ”126.
Dans Zid agnosticizma l’extraction des structures démultipliées
d’un objet hors du monde réel présente une certaine parenté
avec le concept de readymade de Duchamp mais on y reconnaît
aussi le processus à travers lequel la photographie surréaliste
établit la syntaxe de son propre langage. En fait, il s’agit
du procédé typique accompagnant la naissance de tout langage,
car c’est par la distinction des syllabes qu’on en arrive
à la signification, comme dans l’exemple bien connu ou \pa\
n’est qu’un balbutiement sans signification, et \papa\ un
mot. Nikola Vuco analyse ici le problème de la construction
de structures significatives visuelles sous plusieurs variantes
: parfois il part de piles d’assiettes, d’autres fois de
cercles réguliers formés par les pendeloques de cristal
d’un lustre ou de boules disposées sur une table. Des cascades
de terrasses ou l’alternance d’ouvertures, portes et fenêtres,
sur des faœades, prises en enfilade, avec de brusques raccourcis,
donnent, elles aussi, les mêmes effets visuels. Constituant
la base même de l’image photographique, dans laquelle est
disséqué un segment de la réalité, les objets multipliés,
à l’instar des briques du mur, se comportent devant l’appareil
photo, conformément à la théorie de Rosalind Kraus, comme
le matériel qui construit l’image même. Zid agnosticizma
n’est donc pas seulement un empilement d’éléments de construction
plus ou moins reconnaissables mais une métaphore visuelle
de l’agnosticisme qui se rapporte également au mur opaque
qui se dresse entre l’observateur et le monde, mais aussi
entre le surréalisme et le milieu bourgeois. Cette image
est un parfait exemple en faveur de la thèse de Rosalind
Kraus sur les capacités exceptionnelles de la photographie
surréaliste à pouvoir créer ” un effet linguistique. ” C’est
par la succession de formes données, leur répétition et
multiplication régulières, qu’on en arrive à des ensembles
visuels sensés, comme cela est le cas, pour le moins en
partie, dans le processus de formation des significations
dans toutes les structures linguistiques127.
Dans Zid agnosticizma le rapport réalistique et mimétique
originel entre la photographie et le monde est à tel point
refoulé et estompé par ” l’effet linguistique ” que la reconnaissance
même de l’objet – des briques empilées - s’en trouve presque
remise en question128. Dans
les photographies de Nikola Vuco, comme dans celles d’autres
surréalistes, l’intention du photographe ne s’arrête pas
à la représentation d’un objet ou d’une situation donnée.
Pour eux, le geste du photographe est un ” acte magique
” qui permet de révéler les contenus secrets renfermés dans
les phénomènes visibles. D’où le fait que la reconnaissance
des briques empilées sur la photographie de Vuco Zid agnosticizma,
d’un kiosque à journaux dans Mi nemamo koga da ubedjujemo,
ou de bouteilles de verre brisées et de monuments funéraires
sur les clichés de Vane Bor, n’épuise en rien le sens et
la signification de leurs photographies. Le message visuel
se trouve derrière l’écran de la simple vision superficielle,
et ce n’est que le geste du photographe qui l’articule sous
forme de métaphore ou de symbole. Bien que parfois les motifs
semblent avoir été choisis au hasard, de faœon fortuite,
il faut savoir que derrière leur représentation photographique
se trouve le subconscient, c’est-à-dire le modèle intérieur
et la dictée automatique de la pensée. Par ailleurs, cet
état trompeur des objets photographiés dans leur aspect
ordinaire nous rappelle la position surréaliste selon laquelle
des forces cachées agissent au coeurs de la nature même.
Leur action fait que les rapports entre les choses sont
recouverts d’un voile qui ne fait qu’annoncer partiellement
une autre ” réalité dissimulée ”, c’est-à-dire la surréalité.
Si cette première photographie (Zid agnosticizma) a en
partie pris sur elle de justifier les méthodes cognitives,
celle intitulée Mi nemamo koga da ubedjujemo devait participer
à la défense du programme surréaliste. Puisqu’il n’y a pas
de photographie sans lumière, l’inverse est peut-être lui
aussi valable, il est donc possible de dire qu’il n’y a
pas de véritable image de la lumière sans la photographie.
En l’occurrence, en raison de l’intérêt prononcé du surréalisme
pour les rapports clair-obscur, certains auteurs, comme
Herbert Read, ont souligné la parenté d’idée entre ce mouvement
et le romantisme129. Cette
sorte de parallèle se prolonge à travers la photographie
surréaliste, puisque, pour elle, c’est la nuit, et non le
jour, qui constituait la période de prédilection pour les
prises de vue. Mi nemamo koga da ubedjujemo appartient à
ce type de photographies noctures et est loin d’être la
seule parmi les négatifs conservés de Vuco. Il a enregistré
l’ambiance régnant dans les rues désertes de Belgrade en
1930, comme l’avait fait quelque temps plus tôt Boiffard
en photographiant Paris la nuit, pour le roman de Breton
Nadja. De nombreux autres surréalistes, comme Brassai ou
Man Ray, ont photographié des ambiances urbaines vides empreintes
d’un fort sentiment de tension entre la lumière et l’obscurité.
Sur leurs photographies les choses réelles revêtent les
contours flous du rêve, alors que l’éclairage partiel aboutit
à une discontinuité dans la perception des objets. Par ces
effets concourant à une rupture des liens logiques du monde
réel, c’està- dire à une rupture de la continuité de l’observation
de jour, les photographies nocturnes sont semblables aux
images figées du rêve 130.
Leur image mimétique se perd et disparaît en même temps
que les rumeurs de ce monde – les photographies de paysages
connus laissent entrevoir les visions hallucinantes du surréel,
alors que la symbolique métaphysique de la nuit, autrefois
chère aux romantique, est renouvelée avec le surréalisme
et la photographie surréaliste131.
Vuco a rendu avec succès l’atmosphère du rêve et du mystère
dans de nombreuses photographies, mais une seule d’entre
elles – Zadrzano bekstvo nadstvarnosti - a été retenue par
Ristic pour recevoir la place centrale dans l’almanach Nemoguce.
Il est bien connu, grâce aux travaux antérieurs sur le surréalisme
serbe, que cette photographie constituait précisément le
mot de passe et le mot d’ordre du groupe surréaliste belgradois132.
On y trouve condensés, comme en un même souffle, les idées
et les principes posés par ce mouvement en Serbie, à l’époque
de sa plus forte activité. C’est à cette photographie, Zadrzano
bekstvo nadstvarnosti, et non à un dessin, une toile, ou
un vers, qu’a été confié le soin de communiquer par les
moyens du langage visuel, à l’instar un blason ou d’un emblème,
les positions avant-gardistes du surréalisme. Elle seule
s’est vue privilégiée en trouvant place sur la couverture
de l’almanach Nemoguce-L’impossible et de nouveau au dos
de cette publication. Elle est l’alpha et l’oméga de Nemoguce.
Hormis Zadrzano bekstvo nadstvarnosti, aucun travail, tant
poétique que visuel, n’a été publié deux fois dans l’almanach.
Le traitement réservé à cette photographie est d’autant
plus remarquable que Nikola Vuco n’était pas formellement
membre du groupe surréaliste et ne figurait pas parmi les
signataires du manifeste. Toutefois, il convient de noter
qu’il collaborait alors étroitement avec Ristic, que ce
soit en qualité d’auteur des photographies publiées dans
l’almanach, mais aussi de nombreuses autres133,
ce qui autorise à voir en lui une sorte de photographe officiel
du surréalisme serbe. On pourrait même comparé sa place
au sein du groupe belgradois hétérogène à celle de Man Ray
au sein de la centrale franœaise. En fait, ce statut exceptionnel
ne revenait pas uniquement à Vuco, mais bien à la photographie
en général, et le surréalisme serbe n’a fait en cela que
suivre l’exemple du surréalisme franœais. La photographie
Zadrzano bekstvo nadstvarnosti a donc été sciemment choisie
pour être la pierre angulaire dans l’investigation de l’irrationnel
: ” Non, Cela n’a pas éte nommé, et nous qui connaissons
le mot de passe et le nom de chaque sens, nous ne Le nommerons
jamais suffisamment. Mais avant cela, nous avons dû parler,
et encore parler, ivres et libres de mots qui n’ont qu’ici
cessé d’être de misérables signes, de sombres symboles sans
couleur et de pitoyables moyens de compréhension (de qui
"et de quoi ") : ce n’est qu’ici que les mots
métamorphosés ont atteint leur réalité totale, la fuite
retenue du surréel ”134. Le
titre de la photographie et sa structure d’image-mot-depasse
constituaient une ” formule élégante ” pour exprimer de
faœon concise l’intention du groupe des surréalistes serbes
de conquérir des territoires situés ” au-delà des avant-postes
de la raison ”135.
Nikola Vuco a modifié le rapport conventionnel entretenu
par la photographie avec la réalité – il lui a permis de
séparer et de multiplier les objets, de disséquer et de
décomposer les ensembles photographiés, d’agrandir certains
détails jusqu’à la limite du reconnaissable, mais aussi
de se consacrer à la construction de l’image dans l’image,
le leitmotiv de l’époque était d’ailleurs ” la mise en abîme
” ou ” la fenêtre image ”. Il s’agissait là de tout ce qui
était déjà connu en tant que fruit de la peinture métaphysique136.
Les photographes surréalistes, et parmi eux Nikola Vuco,
ont cependant élargi et radicalisé les moyens techniques
qu’utilisaient les peintres surréalistes. Tout en obtenant
des effets aussi persuasifs d’atmosphère incertaine, chargée
de tension, ils ont renforcé et multiplié les contradictions
entre l’image et la réalité. De diverses faœons les photographes
surréalistes ont remis en question précisément le monde
des faits visibles, son aspect réel et palpable, car c’est
uniquement de lui dont parle la photographie. En photographiant
le visage d’une femme dans un miroir ou les seuls reflets
d’un objet sur une fenêtre embuée, comme l’a fait Vuco,
on ne fait qu’augmenter la fissure et le sentiment de malaise
dans la continuité de la perception, car, du coup, l’image
représente simultanément plusieurs niveaux de la réalité.
Zadrzano bekstvo nadstvarnosti confirme la thèse selon
laquelle la photographie surréaliste se désintéresse, en
fait, de l’aspect documentaire, et ne désire pas, non plus,
représenter les rapports visibles entre les objets, car
elle est avant tout tournée vers la réalité artificielle,
une réalité construite et mise en scène. Parmi les négatifs
conservés de Nikola Vuco plusieurs consistent, eux aussi,
en une habile remise en question des habitudes dans la perception
de la réalité, comme celui montrant un filet dissimulant
un visage de femme ou celui dans lequel apparaît un visage
dédoublé dans un miroir. On remarque notamment un très intéressant
cliché qui traite non seulement de l’image dans l’image
mais aussi du système complexe des ombres. Il s’agit de
la photographie Bez naslova (Sans titre) prise en 1930 :
on y voit un homme photographié de dos, en contre-jour,
tenant au-dessus de sa tête un miroir dans lequel apparaît
un autre homme de face, lequel tient, peut-être, lui aussi,
un miroir à bout de bras. Cette mise en scène, parfaitement
pensée et conœue au préalable, construit un cadre dans lequel
interviennent pour le moins trois personnages et un miroir
: tout d’abord, le photographe, puis l’homme photographié
en contrejour, comme une ombre, alors que le troisième apparaît
dans le miroir. Ce troisième homme, tout comme dans le célèbre
film du même nom de Welles, n’existe que sous forme d’un
reflet, il est une représentation de l’image dans le miroir.
Cette photographie part de la même conception que Zadrzano
bekstvo nadstvarnosti. Toutes deux sont un exemple parfait
de mise en scène quasi cinématographique, et le résultat
de performances photographiques entièrement pensées à l’avance.
Dans le cadre de l’art surréaliste, mais aussi déjà antérieurement
depuis Georges de Chirico, et ce jusqu’à Dali et Magritte,
les jeux d’ombres constituaient un champ particulièrement
propice aux associations libres et aux expériences visuelles
137. Dans les photographies
de Vuco l’ombre d’une cage renfermant des oiseaux ou celle,
mystérieuse, d’une femme assise dans un fauteuil dématérialisent
d’une faœon particulière la représentation de la réalité.
Ce sont là des éléments qui, d’après Rosalind Kraus, ne
fonctionnent plus, sur le plan sémiologique de l’image,
comme un signe mais comme un indice. Et celui-ci ” est moins
la représentation des objets que l’expression d’un événement
”, selon le mécanisme : il n’y a pas de fumée sans feu,
ou il n’y a pas d’ombre sans soleil138.
La photographie a ainsi modifié le statut sémiologique habituel
de l’ombre car, comme dans ces exemples de mise en scène,
elle ne révèle pas seulement la présence d’un sujet réel,
mais, de concert avec l’ombre projetée, ou le reflet dans
un miroir, elle ouvre un nouveau niveau dans la représentation
de la réalité. Il s’agit, en fait, de la construction d’un
nouveau système de représentation dans lequel se recoupent
différentes sphères de la réalité dont l’une relève effectivement
et obligatoirement du niveau documentaire de la photographie
et n’est en rien laissée à l’imagination du photographe.
C’est précisément ce moment qui fait que l’optique photographique
est tout aussi convaincante et objective lorsqu’elle représente
la réalité que lorsqu’elle veut retenir le surréel.
En construisant une structure visuelle surréelle, la photographie
surréaliste a abandonné les anciens jeux d’ombres sophistiqués,
tels que les connaissait la peinture, pour se tourner vers
de nouvelles expériences encore inexplorées. La modification
des critères de valeurs et la nouvelle catégorie de beauté,
convulsive et non traditionnelle, expliquent l’audace des
cadres mis en scène par Vuco et ses jeux complexes d’ombres
ou de reflets dans des miroirs et des phares de voiture.
Tout cela contribuait à amener l’observateur dans une situation
de malaise, car il ne pouvait être absolument certain de
la réalité de la femme au visage coupé ou de l’homme vu
dans le miroir sur ses photographies prises vers 1930.
Dusan Matic a rappelé, à juste titre, que les représentants
du surréalisme serbe ” savaient déjà certaines choses avant
Paris ”, et certains d’entre eux, comme Vane Bor et Koca
Popovic, avaient déjà manifesté à Belgrade un grand intérêt
pour le film auquel ils ont précisément consacré beaucoup
de temps à Paris, entre autre, comme collaborateurs de la
revue Du Cinéma139. Plus tard,
de retour à Belgrade, Bor a continué de publier des textes
sur le cinéma dans les journaux Danas et Politika, et s’est
essayé au film documentaire avec un sujet sur Belgrade.
Quand bien même l’existence d’un grand intérêt pour le film
dans les milieux de l’art d’avantgarde constitue déjà un
lieu commun, il convient ici de souligner sa très nette
influence non seulement sur les photographies de Bor mais
aussi sur les photographies et photogrammes de Ristic, travaux
dans lequels tous deux se sont efforcés de mettre en application
leur solide connaissance des images animées.
Le photogramme, qui avait été, en quelque sorte, un des
tous premiers procédés photographiques, a dû attendre le
surréalisme pour être accepté comme une technique spécifique,
n’en restant pas moins en marge des médias classiques. En
l’occurrence, il s’agit d’une image unique obtenue sans
appareil photographique, par l’exposition directe d’un objet
déposé devant un papier sensible. Déjà Jaguer a remarqué,
au sujet d’un photrogramme de Ristic de 1928, qu’il construisait
une ” atmosphère quasi cinématographique, par l’introduction
d’un portrait de femme très flou ”140.
Ce portrait féminin était celui de Seva Ristic. Et effectivement
on y retrouve les qualités d’une image cinématographique,
d’autant plus inattendues dans un photogramme si l’on a
à l’esprit que cette technique est plutôt atypique pour
la réalisation de portraits141.
D’autres photogrammes de Marko Ristic, réalisés la même
année, utilisent cette même technique ” cinématographique
” de fondu enchaîné des visages et de superposition des
scènes, bien connue du film muet et d’avant-garde. Ses photogrammes
ne visent pas seulement une investigation du monde des objets,
ce qui était alors habituel pour de tels travaux, mais s’efforcent
avant tout de faire passer sur l’observateur l’émotion contenue
dans une narration. Ristic compose en un même ensemble des
fragments d’anciens portraits (de son épouse aimée) et d’objets
(souvenirs-passions) pour en arriver à une nouvelle forme
visuelle. Il est très intéressant de noter à quel point
la photographie- portrait s’insère facilement et en douceur,
sans rupture brusque et visible, dans un contexte d’objets.
Les photogrammes de Ristic apparaissent ainsi comme les
premières réalisations d’images-écrans sur les surfaces
transparentes desquelles les silhouettes d’objets sont aussi
translucides que des figures humaines accompagnées de leurs
ombres.
Le montage met en juxtaposition des figures et des objets,
comme, par exemple, une chaînette avec pendentif cordiforme
et de la dentelle, ce qui tend à conférer à la perception
du photogramme l’aspect d’une image poétique où prédomine
l’atmosphère d’un journal intime où sont accumulés objets
et souvenirs personnels. On retrouve de tels moments sur
certaines photographies de Marko Ristic, mais seule sa série
de quinze photogrammes construit une structure ouverte composée
de photographies enchaînées qui articulent une narration
visuelle typique du film. De fait, si les photogrammes sont
eux aussi des photographies, leur mise en série, leur permet
de surmonter l’aspect figé et statique du cadre de la photographie,
ce que savaient déjà les pionniers du film. Bien sûr, le
procédé consistant à multiplier les confrontations d’objets
et de figures s’appuie ici à nouveau sur la rhétorique optique
décousue du collage, à laquelle recourt également Ristic,
et qui n’attache aucune importance aux règles de la logique
conventionnelle dans la représentation du monde. Afin d’appréhender
l’image de la métaréalité, du surréel, comme le disait les
théoriciens du surréalisme serbe, il fallait inventer de
nouvelles techniques. L’une d’elles a été le photogramme.
Connu de nombreux artistes d’avantgarde, il a été surtout
utilisé par Christian Schad, Man Ray (rayograph), Laszlo
Moholji-Nagy, et était également très apprécié par Vane
Bor et Marko Ristic. Si ce type d’images comportaient parfois
des figures humaines, leurs auteurs y exploraient avant
tout les secrets du lien énergétique, c’est-à-dire lumineux,
entre les objets. Dans le cas de Bor et Ristic il convient
également de noter que leurs photogrammes construisent aussi
des cycles, ou plutôt des séries d’images à partir desquelles
on pourrait, dans une certaine mesure, construire la structure
fragmentaire d’un trik-film.
Les photogrammes de Vane Bor ont été réalisés en 1928,
en même temps que ceux de Marko Ristic, dont ils sont très
proches par leur conception. Chez ces deux auteurs, on y
retrouve avant tout, tout comme dans leurs photographies,
cette même recherche des effets d’optique du langage cinématographique.
Il est quasiment certain que tous leurs photogrammes connus
ont vu le jour non seulement la même année (1928), mais
dans le même atelier, à Vrnjacka Banja. Toutefois, alors
que Ristic utilise volontiers la technique de superposition
par fondu enchaîné des images et la transparence des objets,
Bor y ajoute un travail consistant à monter dans une image
plusieurs vues d’un même motif afin de le libérer du cadre
statique de la photographie. L’une comme l’autre de ces
approches sont en tous points conformes à la position selon
laquelle le film est avant tout un art optique et non épique.
Toutes ces recherches ont conduit, en dernier recours, à
l’établissement d’un processus permettant à la technique
du photogramme de s’adapter à la structure du langage du
film et à l’image-écran. D’ailleurs, tout comme le film
sur l’écran, le photogramme transpose sur la surface du
papier les rapports entre des objets tridimensionnels en
créant un jeu d’ombres, de semiombres et de lumières.
La nouvelle qualité du photogramme, qualité propre à cette
technique, résidait dans l’unicité de ce procédé de représentation
grâce auquel, comme dans l’ancien théâtre d’ombres, les
silhouettes des objets se reflètent directement sur la surface
du papier, tout en perdant la texture du monde matériel
et de l’image traditionnelle avec son illusion de profondeur.
Mais il ne s’agit pas seulement là d’une aptitude à dématérialiser
les choses et à ignorer la perspective dans l’interprétation
de l’espace, le photogramme est, en fait, absolument incapable
de représenter les relations spatiales, qu’elles soient
réelles ou non. Il ignore les problèmes complexes de la
perspective et de la perception de formes tridimensionnelles
dans l’espace, car c’est une image-écran. C’est de faœon
purement mécanique que les objets exposés à la lumière sont
reproduits sur le plan bidimensionnel du papier sensible.
Le photogramme ne peut donc représenter qu’un instant, à
savoir le bref intervalle de temps lors duquel les objets
sont capturés sur le papier. N’ayant été que très brièvement
éclairés, ils y sont privés de leurs qualités matérielles,
de tout ce qui permettrait de les reconnaître, pour être
réduits à des ombres ou des traînées lumineuses. A l’aide
de la lumière, le plan du photogramme ” annule les références
de l’objet avec le fonctionnalisme de notre monde ”142.
Dans ses photogrammes Vane Bor a tout particulièrement
insisté sur le concept du temps et de l’image-écran, dans
l’intention de découvrir le rapport entre l’ombre et la
lumière, c’est-à-dire la réalité cachée du miracle. Ses
photogrammes viennent étayer la thèse de Moholy-Nagy selon
laquelle c’est la lumière, et non l’appareil photographique,
qui est fondamentale pour la photographie. Ceci explique
notamment pourquoi de nombreux surréalistes ont fait montre
d’un même intérêt pour l’expérimentation avec divers matériaux
transparents tels que le verre, les morceaux de sucre, les
cristaux, les voiles, etc.143.
Et c’est justement un tel photogramme réalisé par Bor, et
non quelque autre oeuvre artistique, qui a été publié dans
l’almanach Nemoguce-L’impossible, sur la même page que le
manifeste du groupe des surréalistes belgradois, car il
satisfait visuellement aux exigences de leur programme.
Il fait ici fonction d’un manifeste visuel du surréalisme,
et en tant qu’expression de la ” pure création de l’esprit
” il appartient à cette sorte de création artistique qui,
pour Breton, devait être un instrument pour le rapprochement
des ” états en apparence contradictoires du rêve et de la
réalité en une sorte de réalité absolue, de surréalité ”144.
” Comme cela est bien connu ” a écrit Bor ” Ristic était
depuis le début contre la peinture automatique. Il n’avait
rien contre les techniques mécaniques, il appréciait hautement
les frottages de Max Ernst, mais il exprimait de fortes
réserves à l’égard de la peinture… ”145.
Ce n’est donc pas le fait du hasard, mais bien d’une intention
consciente, si les surréalistes belgradois ont otpé pour
la nouvelle image mécanique, c’est-à-dire le photogramme
et la photographie, pour communiquer leurs messages visuels.
Le manifeste des treize surréalistes serbes a ainsi été
publié dans une forme multimédia associant deux systèmes
linguistiques différents, à savoir l’écrit et la photographie
ou le photogramme. Dans le texte même il était déjà question
du statut attribué aux photographies de Vuco dans l’almanach
Nemoguce, statut qui, bien sûr, revenait également aux photogrammes
de Bor. Ces images ont donc trouvé place dans l’almanach
soit sous forme de manifeste soit en tant qu’introduction
à cette publication et aux textes exposant le programme
des surréalistes serbes, tout en y bénéficiant du statut
d’oeuvres artistiques autonomes.
En s’attachant à construire une structure de film dans
ses photogrammes, Vane Bor, un des meilleurs représentants
de l’art du surréalisme, a cependant dû renoncer au principe
surréaliste de pensée automatique. Dans certaines de ses
oeuvres, comme, par exemple, celles utilisant des morceaux
de sucre, matériel qui avait déjà permis à Marcel Duchamp
de réaliser d’intéressants leurres tactiles et optiques,
une observation attentive permet de discerner un procédé
d’inscénation et de mise en scène, lequel, cela va de soi,
est à l’opposée même de la dictée de la pensée. La réalisation
d’un photogramme, ou d’une photographie permet toutefois,
plus facilement que l’exécution d’une toile traditionnelle,
de préserver dans une certaine mesure l’automatisme de la
pensée. C’est là en partie la raison pour laquelle ces techniques
modernes, et précisément elles, se sont vu accorder la confiance
des surréalistes franœais et de leurs homologues serbes.
Du reste, la découverte du photogramme par Bor et Ristic
date justement de leur séjour à Paris. Il n’en ai pas moins
vrai que leur travaux, peut-être plus souvent que ceux des
surréalistes franœais, délaissent le principe du hasard
et le pur automatisme de la pensée au profit d’une construction
de la composition dans l’image-écran. S’étant lui-même penché
sur cet état de fait, Vane Bor a noté la chose suivante
: ” On m’a demandé si quelque automatisme pouvait exister
dans le photogramme. Le fait est que je n’y vois guère de
place pour un pur automatisme psychique. Certains photogrammes
peuvent néanmoins voir le jour ’ quasi-automatiquement ’,
sous un contrôle limité de l’esprit. Dans les années trente
j’en ai réalisés moi-même quelques uns de la sorte. Au lieu
de disposer à dessein divers objets sur le papier photo,
j’ai brisé avec un marteau une petite bouteille de verre
directement sur le papier et, sans aucune intervention,
ai exposé les tessons à la lumière. Le résultat est donc
apparu par hasard et non volontairement ”146.
Toutefois, compte tenu que nous sont parvenus trois photogrammes
différents montrant des tessons de bouteille, et qu’il a
pu en exister de nombreux autres, on devrait supposer que
chacun d’eux a été précédé du bris d’une bouteille – si
les souvenirs de Bor sont exacts – ou, chose plus probable,
que tous les photogrammes ont éte mis en scène, c’est-à-dire
que les mêmes tessons ont éte chaque fois redisposés sur
un nouveau papier.
Dans son expérimentation surréaliste avec les photogrammes
Vane Bor, comme il signait alors, a ainsi endossé le rôle
du réalisateur qui organise un plan afin de constituer un
film à partir d’une suite d’images photographiques statiques
sur lesquelles varie la disposition des tessons de verres.
” Le cadre, c’est la conscience, ” dit Deleuze, car ” la
conscience c’est le mouvement, et le cadre est lui aussi
un mouvement, une image mobile ”147.
Par conséquent, si l’arrangement de la composition dans
un cadre est un processus mental, il en est de même pour
l’organisation des mouvements dans la série de photogrammes
de Bor. Les prémisses du flux automatique de la pensée ont
éte abandonnées au profit de l’animation, c’est-à-dire de
la construction d’une structure cinématographique. Délaissant
le strict respect des préceptes du premier manifeste du
surréalisme, Vane Bor s’est orienté vers d’autres objectifs
: il a organisé un processus d’inscénation dans l’intention
d’en arriver à une simulation du mouvement, à un film animé.
Il est bien connu que la photographie, tout comme le tableau,
fige le mouvement, mais si une situation, quelle qu’elle
soit, est photographiée successivement à brefs intervalles,
il est a posteriori possible de représenter le mouvement
qui, en fait, n’existe pas sur les images. C’est dans ce
sens qu’allaient précisément les expériences de Bor et c’est
là toute la raison pour laquelle il a photographié plusieurs
fois les mêmes morceaux de verre, à chaque fois redisposés.
Le cadre, en tant que segment de temps et d’espace, est
une conception commune à la peinture, à la photographie
et au film. L’organisation du cadre – la composition d’une
situation dans l’espace, sur la toile ou sur le papier photographique
– sous-entend un certain processus de la conscience, mais
aussi l’intervention d’éléments du subconscient, ce qu’ont
d’ailleurs confirmé les exemples de films surréalistes depuis
Dali et Bunuel jusqu’à Man Ray. L’observation d’une série
de photogrammes ne saurait, bien sûr, donner un effet de
mouvement ou une illusion du temps aussi persuasifs que
la projection continue d’images, comme c’est le cas pour
les images mobiles. La série de photogrammes de Bor, bien
qu’incomplète, n’en porte pas moins en elle quelque chose
de cette illusion de temps et de cette magie du mouvement.
Le fait que les capacités illusionnistes du film étaient
bien connues de Bor est attesté par l’extrait suivant d’une
des ses critiques de film parue en 1935 dans le quotidien
Politika : ” Le mouvement de choses inanimées a été réalisé
depuis très longtemps sur l’écran (de cinéma). Déjà en 1920
le réalisateur allemand Murnau a montré dans son film ’
Nosferatu, ’ entre autres choses, ce trucage cinématographique…
Il est bien connu que le film se compose d’une série de
photographies immobiles qui ne montrent pas le mouvement
lui-même, mais certains moments très proches de ce mouvement.
Il est possible d’obtenir de telles images y compris avec
des objets inanimés. L’objet est photographié dans son immobilité,
et est déplacé entre chaque photographie ”148.
Par conséquent, la réalisation d’une série de photogrammes
représentant des tessons de bouteille, ainsi que d’autres
expériences avec la photographie, elles aussi partiellement
conservées, montrent à quel point Bor visait sérieusement
dans ces travaux à atteindre une structure de film. Pour
lui, l’idée d’illusion du temps et de simulation du mouvement
constituait, en fait, la pierre angulaire de son travail
avec les images mécaniques. Dans toutes ces expériences
il voulait, en fait, vérifier les effets optiques du film
dans les structures figées de la photographie et du photogramme.
S’il est exact que Vane Bor construit une atmosphère de
film dans ses photogrammes, cette même structure, quasi
cinématographique, est également visible dans ses photographies.
Ces dernières, réalisées de 1928 à 1936, offrent des sujets
très variés allant de toits de maisons et de dunes photographiés
sur la côte franœaise à des vues de cimetières et des portraits
d’amis. Mais toutes, quel que soit leur contenu, constituent
d’intéressantes tentatives d’interprétation du mouvement
dans la structure statique de l’image photographique. Une
fois c’est la vision d’une lumière diffuse et floue se répandant
sur des toits, une autre fois il s’agit de l’expression
d’un mouvement par la multiplication du portrait de Vlado
Habunek. Comme le montrent les photographies conservées,
le motif ou l’action choisis ont été plusieurs fois photographiés,
à brefs intervalles de temps, comme sur une pellicule de
film. Les meilleurs exemples en sont assurément les photographies
: Milica S. Lazovic kao senka (Milica S. Lazovic comme ombre)
et Jedan minut pre zlocina (Une minute avant le crime),
prises par Vane Bor en 1935, dans une ambiance quasi identique
où alternent les zones d’ombres et de lumière – entre le
ciel et la cime des arbres, un mur et une figure, par exemple.
L’optique cinématographique très prononcée, que vient encore
davantage souligner une prise de vue plongeante, suggère
de faœon très efficace un suspense typiquement cinématographique
auquel fait également allusion le titre même d’une de ces
compositions Jedan minut pre zlocina.
Le collage Misterija ljudske glave, portrait photographique
de Vlado Habunek paru dans l’almanach Nemoguce, est, lui
aussi, par sa rhétorique accumultant des citations, porteur
de cette même imminence d’un danger, d’une menace. Il s’agit
d’” une photographie de la tête de V. H. sur le plan de
la mort imminente ” comme l’indique la légende apposée sous
la photographie qui, montrant un visage d’homme, les yeux
fermés et la bouche entreouverte, visualise le stéréotype
de la mort. Cette ” photographie d’une tête ” a été composée
avec d’autres illustrations pour former un tout – Misterija
ljudske glave. Ce portrait photographique n’est lui-même
qu’un élément d’une série de portraits du metteur en scène
zagrébois Vladimir Habunek photographié par Bor en 1929.
Lorsque on regarde successivement toutes les photographies
conservées, il apparaît clairement que Bor a conçu pour
cette série de clichés une structure quasi cinématographique.
A l’aide de moyens très simples (par ailleurs communs à
la photographie et au film) : en modifiant l’angle d’éclairage,
la position de la tête, l’expression du visage, en variant
le type de plan et de cadre, il en est arrivé à une structure
proche des images mobiles. C’est donc en s’appuyant sur
l’expérience visuelle du film muet et surréaliste, et en
premier grâce à l’effet dramatique des contrastes clair-obscur
prédominant, que Bor fait naître la tension et suscite le
malaise chez l’observateur. Une obscurité menaœante dissimule
presque la moitié du visage de Habunek, en créant une tension
entre les aspects visibles et invisibles, rationnels et
subconscients du personnage pris en portrait.
Lorsqu’en 1931 il a photographié Vjera Bakotic- Popovic,
puis Koca Popovic, Bor a de nouveau recourru à de forts
contrastes noirs et blancs, en accentuant les zones d’ombres
et de lumière, afin d’interpréter les portraits de ses amis
à la lumière de sentiments mêlant menace et d’angoisse149.
Sa vision photographique leur a donné l’aspect d’êtres fantomatiques
qui appartiennent davantage au monde des oiseaux qu’ à celui
des hommes. A ce titre, bien qu’entrant dans une large série
de photographies prises successivement, les portraits de
Vjera Bakotic sont tout particulièrement remarquables, et
on peut dire que celui la représentant coiffée d’un chapeau
en forme d’ailes d’oiseau synthétise l’image de la femme
dans la création artistique de Vane Bor. En l’occurrence,
Dejan Sretenovic a parfaitement remarqué que ce portrait
de Vjera Bakotic constitue précisément une sublimation de
l’attrait de Bor pour le symbole de la ” femmeoiseau ” tant
dans ses oeuvres photographiques que dans ses toiles réalisées
par la suite150. Bor a de nouveau
composé une large ombre se posant de faœon dramatique, telle
la lame d’un couteau, sur la blancheur tendre d’un cou de
femme sur un de ses derniers portraits de femme conservés
– il s’agit d’une photographie de Milica Josimovic prise
en 1936, qui, comme Vjera Bakotic, a été photographiée au
moins dans deux variantes à en juger d’après les clichés
conservés dans son legs. Les photographies de Vane Bor et
Nikola Vuco, ainsi que certains clichés de Marko Ristic,
pourraient, par conséquent, être interprétés dans l’esprit
de la position de Dali selon laquelle ” la fantaisie photographique
est beaucoup plus vivante et rapide dans la découverte des
processus obscures du subconscient ”, et ” seul un appareil
photo libre de toute esthétique et regard stéréotypé dans
lequel est piégé l’oeil humain… peut saisir la réalité secrète
”151.
Nikola Vuco, bien qu’il ne fît pas partie formellement
du groupe des surréalistes belgradois, puis Vane Bor et
Marko Ristic ont utilisé des techniques purement photographiques
dans la création d’un nouveau type d’image. Tous les trois
ont construit leur propre langage en utilisant des images
fragmentaires, alors qu’en extrayant des phénomènes ordinaires
du contexte des rapports réels, ils ont montré l’” irrationalité
du concret ”. L’adulation et la fétichisation des perceptions
non conventionnelles et subjectives des hommes et des choses,
la construction de mythologies personnelles, pour ne mentionner
qu’une partie de la pratique générale au sein du surréalisme,
se sont traduites, du point de vue stylistique, de faœon
émouvante et hétérogène dans l’image photographique. Les
expériences basées sur la multiplication des structures,
par dédoublement, surcadrage, changement d’angle de vue
ou d’éclairage, ainsi que les effets visuels de mise en
abîme et les structures quasi cinématographiques, ont abouti
à une nouvelle lecture de la photographie. Dans sa conception
de l’image le surréalisme serbe appréciait tout particulièrement
l’expérimentation et les nouveaux procédés techniques, et
avant tout, le photogramme, et ce dès 1928, soit quelques
années seulement après la première parisienne de ce procédé
dans l’atelier de Man Ray. Dans leur utilisation, le voile
et le paravent, la dentelle et le filet, l’ombre et le miroir
ne sont qu’une partie des instruments bien connus utilisés
par le surréalisme pour atteindre un mimétisme visuel parfait
dans l’ambiance d’un surréel photographique troublant dans
lequel se régénère constamment la tension entre le connu
et l’inconnu, entre le transparent et l’opaque.