L’objet ne s’est retrouvé au coeur des activités théoriques
et pratiques des surréalistes qu’avec l’apparition de Salvador
Dali, nouvelle étoile au sein du cercle quelque peu clairsemé
des fidèles de Breton à la suite des divergences idéologiques
auxquelles avaient abouti la politisation du mouvement.
On sait qu’après le second manifeste le surréalisme a suivi
” deux chemins parallèles : celui de la Révolution politique,
celui de l’exploration toujours plus poussée des forces
inconnues qui gisent au œur de l’homme. Les chefs de file
sont respectivement Aragon qui, avec Sadoul, a participé
au IIe Congrès international des Ecrivains révolutionnaires
à Karkhov, et Dali qui expose et applique à la fabrication
d’objets dits ’surréaliste’ sa thèse de la paranoïa- critique.
Le rôle de Breton est de conciliation et d’arbitrage ...
”104. La collaboration entre
Dali et les représentants du surréalisme serbe ainsi qu’avec
la revue NDIO a déjà suscité l’attention des chercheurs
qui se sont notamment arrêtés sur la correspondance entre
Vane Bor et Salvador Dali105.
Les débuts de cette collaboration sont aujourd’hui quelque
peu mieux documentés grâce au legs de Marko Ristic. En l’occurrence,
on sait que tout en poursuivant ses études à Paris, Vane
Bor a consacré une bonne partie de son temps à la fréquentation
des surréalistes français. Il a ainsi décrit à Ristic, entre
autre, sa première rencontre avec Dali en 1931 : ” J’ai
aussi fait la connaissance de Dali qui est physiquement
horrible et qui a pris ses aises de faœon idiote dans l’appartement
d’Eluard, avec ses chaussettes blanches et ses pantoufles
noires laquées… Il est plutôt désagréable de voir qu’un
tel personnage, aussi brillant soit-il dans sa faœon de
vivre les choses, puisse avoir une influence sur l’orientation
générale du surréalisme ”106.
Le désagrément de cette première rencontre a été oublié
par la suite, et nous nous arrêterons ici sur la remarque
de Bor concernant l’influence très forte, voire décisive,
de Salvador Dali qui s’exerœait alors y compris en dehors
du cercle des surréalistes de Paris. Dali avait déjà derrière
lui deux films, des expositions et conférences remarquées,
de nombreux poèmes et plusieurs textes théoriques consacrés
à la ” révolution paranoïaque ”, sur laquelle on écrivait
comme s’il s’agissait d’une nouvelle théorie de la connaissance
et de la représentation du monde. C’est dans le cadre de
ces activités que Dali a publié en 1931, donc à l’époque
de sa collaboration avec NDIO, ses textes Objets surréalistes
et Objets psycho-atmosphériques- anamorphiques dans lesquels
était définie la nature de l’objet surréaliste, ce qui a
été d’une importance capitale pour l’influence du surréalisme
sur les futurs courants artistiques, en particuliers sur
ceux de la seconde moitié du XXème siècle107.
Pour Dali l’objet surréaliste fonctionne de faœon symbolique.
Pouvant être d’origine très diverse et composé d’éléments
les plus bizarres, il se doit avant tout de modifier radicalement
le rapport entre le sujet et l’objet. Le surréalisme avait
déjà redéfini, conformément à l’enseignement de Freud sur
le fétiche, le rapport dadaïste envers le readymade. Pour
ce mouvement, les processus mentaux et affectifs que suscitent
les objets ordinaires, tout comme celui conduisant à leur
sélection et utilisation ” en seconde main ”, sont identifiables
avec les mécanismes de ” fonctionnement ” des rêves et des
fantasmes quotidiens. Aussi absurde et peu pratique soit-il,
l’objet surréaliste s’en trouve être irremplaœable dans
sa fonction d’intermédiaire. Il est avant tout un symbole
des expériences traumatiques surmontées et des instincts
refoulés, mais aussi, et simultanément, un signe de l’existence
de voies détournées pour la réalisation des désirs. Le readymade
a été, par conséquent, libéré des interprétations dadaïstes
et introduit dans le contexte du surréalisme, c’est-à-dire
du subconscient. Interprété à la lumière des nouvelles connaissances
sur l’interaction entre le sujet et l’objet, il apparaissait
simultanément comme une partie perdue de la personnalité
et une partie de la réalité. De tels objets, véritables
fétiches modernes, se voyaient attribuer un statut particulier,
et il est intéressant de noter que Dali les appelle ” objets
psycho-atmosphériques- anamorphiques. ” Ils possèdent une
force et un pouvoir infinis qui ne peuvent être perœus et
compris dans toute leur ampleur, mais qu’il est possible,
selon Dali, de se représenter de la faœon suivante : il
faut imaginer un homme qui fixe ses yeux sur une petite
tache lumineuse qu’il croit être une étoile, mais ce n’est,
en fait, que l’extrémité incandescente d’une cigarette,
cela donne une idée du rapport typique entre l’oeuvre visible
et invisible contenue dans un objet psycho-atmosphériqueanamorphique108.
Dans ses textes théoriques Breton a souligné, lui-aussi,
la nature spécifique de l’objet surréaliste qui a abandonné
son contexte utilitaire habituel, et dont les éléments se
sont ” en quelque sorte libérés pour établir de nouveaux
rapports avec d’autres éléments qui ont, eux aussi, abandonné
les principes du monde réel, bien qu’ils fonctionnent toujours
sur le plan de la réalité ”109.
Dans son observation de l’objet surréaliste il se référait
aux nouvelles connaissances auxquelles en était arrivée
la physique lorsqu’elle a renoncé au système euclidien.
Par conséquent, l’idée de réalité était toujours un champ
ouvert à diverses interprétations, y compris surréalistes.
La formule bien connue évoquant la rencontre entre une machine
à coudre et un parapluie sur une table de dissection contenait
déjà le principe de cette nouvelle beauté surréaliste, mais
aussi le concept de l’objet. Elle pouvait désormais être
réinterprétée, car elle se rapportait tout autant au readymade
dadaïste qu’au fétiche freudien. Breton a d’ailleurs écrit
que la juxtaposition entre ces objets pouvait également
être comprise à la lumière des ” symboles sexuels ”, et
que ” le parapluie ne peut ici représenter que l’homme,
la machine à coudre que la femme et la table de dissection
que le lit, commune mesure lui-même de la vie et de la mort
”110. A sa recherche des qualités
de l’objet surréaliste sur le plan théorique et philosophique,
Breton a d’ailleurs joint un travail pratique par sa participation
active aux expériences menées par Dali, Giacometti, Ernst
et de nombreux autres membres du cercle parisien 111.
Dans le contexte de l’art serbe, l’objet surréaliste apparaît
sous la forme de l’Urnebesni kliker (La bille explosive)
en 1930. C’est à nouveau le principe de la juxtaposition
qui a déterminé la structure de ce travail ou appareil,
comme l’appelaient ses auteurs Dusan Matic et Aleksandar
Vuco. L’Urnebesni kliker était constitué d’une ” bille noire
dans une atmosphère putride et grise. De telles billes,
de diverses tailles et couleurs, apparaîtront dans divers
appareils. Mima parle des objets amusants qu’il a trouvés
: une machine à coudre, un rouleau à pâtisserie, une poêle,
” rapporte une lettre d’Aleksandar Vuco adressée à Marko
Ristic112. On peut aussi y
lire que cet objet est ” tout à fait différent du premier
”, ce qui laisse penser qu’au moins deux Urnebesni kliker
ont éte réalisés avant l’été 1930, dont un seul est aujourd’hui
conservé, peut être le premier. En l’occurrence, bien que
partiellement endommagé, l’assemblage enregistré sous le
nom d’Urnebesni Kliker dans le legs de Marko Ristic, conserve
suffisamment d’éléments pour que l’on puisse voir en lui
le plus ancien objet surréaliste serbe. Les divers matériaux
entrant dans sa construction : bois, paille, métal, argile,
papier, sont fixés sur un support en bois peint en vert,
noir et orange, lequel ne saurait, en effet, correspondre
à l’” atmosphère putride et grise ” dont parle Vuco dans
sa lettre expliquant à Ristic ce que lui et Matic ont réalisé.
Compte tenu qu’un seul Urnebesni kliker nous est parvenu
il est permis de douter de l’existence effective du second.
Vuco et Matic ont très bien pu, à quelque moment, renoncer
à la matérialisation finale de l’objet surréaliste, encore
à l’état de projet, dont parle la lettre de Vuco. Bien que
l’Urnebesni kliker semble avoir été conœu comme un objet
en série, c’est-à-dire comme une série d’assemblages incluant
des billes de différentes tailles et couleurs, on ne peut
aujourd’hui l’affirmer en toute certitude. D’ailleurs, au
vu de la position surréaliste déjà citée : ” réellement,
si cela signifie quelque chose, comme si les chimères et
les pensées rêvées en état d’éveil ou pendant le sommeil
ne sont pas aussi réelles ”, il ressort clairement qu’au
sein du mouvement surréaliste serbe la pratique artistique
n’impliquait pas forcément l’existence physique des objets
imaginés. La réalisation d’une oeuvre artistique pouvait
très bien rester à l’état de projet, sur le seul plan de
l’activité mentale, comme le montre l’Ogledalo (Miroir)
d’Aleksandar Vuco.
Ogledalo est un objet surréaliste dont le projet initial
nous est connu dans ses détails grâce aux documents conservés.
Il s’agit en l’occurrence d’une description de cet objet,
d’où le nom qui lui a été donné ultérieurement, faite par
Aleksandar Vuco à Marko Ristic : ” Prenez un miroir brisé.
Collez sur une plaque de carton les morceaux de verre brisés
de sorte qu’ils ne se touchent pas, ne se recomposent pas,
et qu’il reste entre eux comme une rivière, comme une piste,
un espace de carton non recouvert. Découpez dans des journaux,
des magazines illustrés, des revues spécialisées, des photographies
de personnages célèbres. Regardez dans ces abîmes brisés
les photographies désirées. Si vous voulez avoir un appareil
permanent, confectionnez un cube en carton dont la partie
supérieure peut être changée. Percez un trou dans lequel
vous insérerez un verre grossissant : vous obtiendrez un
panorama intéressant, une illusion de réalité inaccessible
”113. C’est en ces termes qu’était
décrit, en 1930, le projet Ogledalo, objet surréaliste qui
a éte présenté pour la première fois, sous sa forme reconstruite,
en 2002, lors d’une exposition organisée au Musée des arts
décoratifs de Belgrade.
Ogledalo n’aurait peut être jamais dû être realisé comme
une oeuvre concrète, c’est-à-dire passé de la sphère de
l’imagination, des objets imaginés, dans le monde des objets
réels. Du reste, on sait que le miroir était un motif fréquent
dans l’art du surréalisme. Il y constitue un instrument
de prédilection qui, sous diverses formes, est capable de
représenter différents niveaux d’interprétation du monde114.
Les instructions détaillées quant au matériel à utiliser
et à la technique de réalisation de cet objet, suggèrent
toutefois, de la part de Vuco, une approche très sérieuse
de la conception finale du projet. Par ailleurs, certains
autres assemblages conservés, comme Une atmosphère du printemps
et de jeunesse, datant également de 1930, révèlent qu’à
cette époque, fidèle en cela à la pratique artistique surréaliste
multimédia, Vuco a étendu son intérêt original pour le langage
poétique à des recherches sur le collage et l’assemblage.
L’assemblage en question, Une atmosphère du printemps et
de jeunesse, est le fruit de l’étroite collaboration établie
entre Dusan Matic, Lula et Aleksandar Vuco. Il semblerait,
par le matériel utilisé, que cet objet était d’un aspect
très proche d’Ogledalo, puisque, dans les deux cas, le carton
constitue le support destiné à accueillir divers matériaux
collés, éclats de miroir, morceaux de bois, feuilles, photographies,
etc.
Dans leurs tentatives pour donner forme à un objet surréaliste,
Aleksandar Vuco et Dusan Matic en 1930, tout comme Marko
Ristic avec son Asamblaz en 1939, n’ont que partiellement
satisfait à l’esthétique de la beauté convulsive et du flux
automatique de la pensée. La fantaisie anarchique et le
libre cours donné au hasard, qualités devant entrer dans
la construction des objets surréalistes qui, selon Breton,
doit ” éviter tout ce que l’on peut prévoir ”, y apparaissent
estompés par une intension évidente de créer des objets
restant reconnaissables et conservant des qualités artistiques.
En entreprenant la réalisation d’oeuvres manipulant des
objets tous trois se sont, en fait, à nouveau appuyés sur
leur pratique antérieure du collage et notamment sur l’opposition
de l’image et du texte. D’où le maintien dans leurs expériences
avec l’assemblage, c’est-à-dire l’objet surréaliste, du
concept bidimensionnel du collage. Y compris l’Urnebesni
kliker aujourd’hui conservé, peut-être du fait qu’il nous
est parvenu partiellement endommagé, donne l’impression
d’être un relief et non un objet qui articule librement
l’espace. L’habitude qu’avaient Dusan Matic, Aleksandar
Vuco, Marko Ristic, et Vane Bor de mettre en relation des
juxtapositions d’image et de mots, les a empêchés d’aborder
réellement l’étude de l’espace sur lequel compte obligatoirement
l’objet surréaliste. Même l’assemblage de Bor Sachet de
sel. Le serf volant (1927), nonobstant l’utilisation de
matériaux non conventionnels, sel et cellophane, est resté
sur le plan bidimensionel. C’est davantage un relief plutôt
qu’un objet, car il n’a pas d’emprise sérieuse sur l’espace.
Si la révolution de l’objet dans l’art, initiée par Duchamp,
s’est bien poursuivie dans le cadre du mouvement surréaliste,
elle ne peut être que partiellement reconnue dans les recherches
sur l’objet pratiquées par les représentants de ce mouvement
en Serbie.
Si, selon la définition de Dali, l’objet surréaliste doit
être psycho-atmophérique-anamorphique, les assemblages des
surréalistes serbes ne sauraient que très difficilement
remplir toutes ces conditions. Pourtant, dans leurs observations
théoriques de l’art du surréalisme, Koca Popovic et Marko
Ristic avaient souligné, en 1931, les qualités psychologicosensuelles
qui se libèrent par la mise en juxtaposition d’objets provenant
de diverses sphères de la réalité. A leurs yeux, l’art se
doit de libérer le ” contenu du subconscient et les rapports
affectifs et émotionnels complexes de l’homme avec le monde
matériel, le monde des choses visibles ”, rapports que refoulent
l’utilisation quotidienne des objets115.
Dans ce contexte c’est assurément Vane Zivadinovic Bor,
pour qui une boîte de peintures représentait cet objet surréaliste
psycho-atmosphérique- anamorphique, qui s’est le plus approché
des exigences de Dali. Du reste, lui-même dit avoir ” lu
votre article sur l’objet surréaliste paru dans la revue
This Quarter. A sa lecture j’ai pris conscience de la fonction
symbolique ” du jeu consistant à presser le tube et à percevoir
l’odeur de la peinture116.
Les autres membres du groupe de Belgrade ont maintenu des
rapports, avant tout, psychologico- sensuels envers le monde
de l’objet, attitude ayant fait que l’acte même de sa découverte
et extraction de son contexte est apparu comme la culmination
de l’activité surréaliste. Le chamboulement révolutionnaire
essentiel dans le rapport sujet-objet n’a pas eu lieu car
les procédés de construction ont pris le pas sur les techniques
de décomposition de l’objet. En d’autres termes, les surréalistes
serbes ont organisé une nouvelle forme affonctionnelle à
partir d’objets trouvés, où on perœoit cependant encore
les traces de la conscience de modèles artistiques visuels.
Dans certains cas, les activités collectives des surréalistes
serbes ont pourtant su s’orienter vers une articulation,
si ce n’est révolutionnaire, du moins audacieuse, de l’objet
dans l’espace. Seuls en subsistent des témoignages visuels
conservés sur des négatifs de photographies prises par Nikola
Vuco en 1930 : Garaza u noci (Garage la nuit), Bez naslova
(Sans titre) et Covek-velosiped (L’Homme vélocipède). Il
s’agit là de performances devant l’appareil photographique
qui attendent encore d’être analysées, car on ignorait,
il y a encore peu, leur existence. Sur l’un de ces négatifs,
Bez naslova, où apparaît un w.-c. en bois dont le sol est
jonché de journaux, l’acte même du photographe prenant la
photo révèle une conception readymade, mais aussi le contexte
symbolique dans lequel fonctionne l’objet surréaliste. Si
toute photographie d’un objet hétéroclite possède un aspect
documentaire par le fait même qu’elle illustre des habitudes
et comportements de tous les jours, dans le système de la
rhétorique surréaliste, elle révèle, cependant et avant
tout, les significations cachées et métaphoriques de l’objet
en question.
Il a déjà éte noté, à l’occasion de la lettre d’Aleksandar
Vuco décrivant l’Urnebesni kliker, que pour les surréalistes
serbes le terme appareil désignait un objet surréaliste
: c’est dans cette signification que l’utilise également
Nikola Vuco. Se trouvant à Paris en 1930, il écrit, entre
autres, dans une lettre adressée à Marko Ristic : ” Mais
je n’arrive pas à retrouver mes premières photographies
de grands appareils parmi lesquelles se trouvait celle du
miroir de Kusakovic. Dans cette série j’ai eu deux photographies
très réussies : Un Garage la nuit et la Radio de Milan ”117.
Les photographies du Miroir de Kusakovic et de la Radio
de Milan n’ont pas encore été retrouvées, mais on possède
celle intitulée Garaza u noci et certainement une seconde,
Covekvelosiped. Dans sa lettre Vuco évoque en effet, parlant
de Covek-velosiped, une construction amorphe verticale avec
une bicyclette et des cordes, suspendue dans l’espace, ce
qui correspond à l’appareil identifié sur un des négatifs
faisant partie des dons de l’auteur, conservés au Musée
des arts décoratifs de Belgrade.
Tous les objets, qui selon la méthodologie de Dali du delirium
paranoïaque de la reconnaissance, entrent dans la constuction
de l’objet surréaliste proviennent du monde qui nous entoure.
A la question de savoir comment des choses aussi palpables
peuvent être amenées à un état anamorphique, Dali a répondu
: ” L’objet définitivement monté devra être photographié,
mais toujours de telle sorte que le photographe ne puisse
le voir. A cet effet, il conviendra de régler scrupuleusement
d’avance éclairage et champ visuel... Pour l’elaboration
chimique de la photo, on aura toujours recours à des procédés
rigoureusement aveugle et, cette dernière une fois obtenue,
sera immédiatemnent enfermée, sans que personne n’ait pu
la voir, à l’intérieur d’une boîte de métal creux. Ainsi
sera assurée sa conservation et celle aussi d’un peu de
foin qu’on y aura ajouté ( l’objet original et l’objet qu’on
vient de photographier auront été soigneusement détruits,
et leurs moindres débris volontairement perdus avant cette
opération ). Enfin, le cube de métal contenant la photo
sera plongé dans une masse indéterminée de fer en fusion
qui, en se solidifiant, l’englobera. Ce morceau informe
de fer fondu, d’un poids et d’un volume quelconque sera
l’objet de type ’psycho-atmosphérique-anamorhique ”118.
Par conséquent, il s’agit là de la phase finale du procédé
compliqué de construction d’un objet surréaliste, phase
dans laquelle le tirage d’une épreuve photographique constitue
un des moments clés dans la création de l’objet surréaliste.
La photographie était donc une des étapes clés dans le processus
de la métamorphose d’un objet réel en objet amorphe.
Le fait que Nikola Vuco ait photographié, comme il est
dit dans sa lettre, de ” grands appareils ” qui ont été
ensuite volontairement perdus ou démontés, nous prouve que
les surréalistes serbes s’en tenaient pour l’essentiel aux
instructions de Dali qui préconisaient que l’objet psycho-atmosphérique-
anamorhique ” définitivement monté devra être photographié.
” Le parallélisme déjà relevé entre les groupes de surréalistes
franœais et serbes ressort également du fait que Vuco fait
état de photographies d’objets surréalistes déjà en 1930,
alors que le texte de Dali Objets psycho-atmosphériques-
anamorhiques a éte publié en 1931. Le procédé de transformation
d’un objet ordinaire en objet surréaliste ne pouvait, par
conséquent, être mené à bien sans la photographie. Le tirage
d’une épreuve photographique est un acte décisif et obligatoire
dans le processus de métamorphose. Tous les éléments matériels
de l’objet sont appelés à disparaître, et la seule preuve
et seule trace de l’existence physique de l’objet surréaliste
repose dans son empreinte lumineuse, dans l’image photographique.
Celle-ci ne peut, bien sûr, prétendre être la même chose
que l’objet photographié, puisque s’applique, pour elle
aussi, la tautologie sur laquelle a explicitement attiré
l’attention le célèbre tableau de Magritte Ceci n’est pas
une pipe. Par conséquent, le surréalisme a introduit l’objet
psychoatmosphérique- anamorphique dans le système de l’art,
car il désirait ” manifester, dans leur différences, toutes
les versions de l’infini. ” Selon l’une d’elles, sur laquelle
attire également l’attention Savador Dali ” le bout incandescent
d’une cigarette, bien qu’en étant incapable, brûle parfois
dans l’oeil de l’homme d’un éclat beaucoup plus lyrique
que le scintillement de l’étoile la plus brillante et la
plus éloignée ”119.