Depuis le cubisme, le futurisme, le dadaïsme et le constructivisme
russe, les techniques du collage et du photomontage s’étaient
imposées non seulement comme un nouveau moyen d’expression
d’avant- garde, mais aussi dans la création de messages
publicitaires ou de slogans politiques agressifs73.
Les membres du surréalisme en France, Tchécoslovaquie, Pologne,
Italie, et bien d’autres représentants de ce mouvement de
par le monde, les utilisaient comme une forme d’expression
anti-artistique et révolutionnaire. Par définition, le collage
est médiatiquement hétérogène. Combinant l’écrit et l’image
dans la communication d’un message, sa compréhension repose
autant sur la lecture que sur la vision. Il en est de même
pour le photomontage ou le photo-collage qui ne sont qu’un
collage intégrant des images photographiques toutes faites
dans leur structure. Avec le surréalisme et sa croyance
dans les images du rêve et dans le libre cours donné à la
pensée, le collage et le photomontage se sont vu attribuer,
aux côtés du film et de la photographie, un rôle clé dans
les nouvelles recherches visuelles. Breton considérait même
que le surréalisme remontait à 1920, à savoir à la réalisation
des collages de Max Ernst, car ceux-ci avaient établi ’’
une structure visuelle tout à fait originale qui correspond
aux exigences poétiques de Lautréamont et de Rimbaud ’’74.
Dans sa préface du catalogue de l’exposition de Max Ernst,
il avait même fait état, en 1921, du concept de ’’ readymade
’’, proposé par Duchamp, en estimant, entre autre, que ces
collages avaient été réalisés comme des ’’ images readymade
d’objets ’’75. Il s’agit là
de travaux qui ont suscité une grande admiration dès leur
arrivée à Paris, et dont l’influence n’a fait que croître
au fil des années. La femme 100 têtes (1929), cycle réalisé
à partir d’illustrations découpées dans des livres du XIXème
siècle et démontrant toute la force du libre cours donné
aux idées et à l’arbitraire dans la confrontation d’ensembles
visuels readymade totalement différents, a particulièrement
impressionné et stimulé de nombreux protagonistes du surréalisme
serbe. Il convient ici de noter que c’est précisément Max
Ernst qui, par son influence, a fortement contribué à l’apparition
du collage et des autres techniques combinées dans le surréalisme
serbe : depuis Marko Ristic et Vane Bor jusqu’à Radojica
Zivanovic Noe, Dusan Matic, Aleksandar et Lula Vuco. Il
apparaît ainsi comme une figure culte sur le Nadrealisticki
zid (Le Mur surréaliste) de Marko Ristic, et le contact,
une fois établi avec lui et son oeuvre artistique, n’a jamais
été rompu76.
Séjournant à Paris lors de leur voyage de noces, Seva et
Marko Ristic ont visité l’exposition d’Ernst à la galerie
Van Leer en 1927 et acheté un de ses tableaux Le Hibou (Oiseau
en cage), qui devait constituer la colonne dorsale de leur
célèbre Nadrealistic ki zid77.
A cette oeuvre de Max Ernst sont rapidement venues se joindre
des dessins d’Yves Tanguy et d’André Masson qui ont directement
transféré le modèle du surréalisme français dans le contexte
culturel serbe. Vers 1930 le Mur a été complété par des
fétiches et masques africains, un collage intitulé Nemoguce,
des photo-collages, des photographies, des photographies
de films, et finalement terminé dans les années soixante
par l’adjonction d’une sculpture primitive de Bogosav Zivkovic
et d’une gouache de Bogdanka Poznanovic. Marko Ristic a
conœu son Nadrealisticki zid à la suite de l’impression
qu’avait faite sur lui l’appartement de Breton lors de sa
première visite chez l’écrivain à Paris. Bien des années
plus tard, il a noté, toujours plein d’admiration : ’’ Je
suis allé chez lui le 23 décembre au soir (1926), je l’ai
trouvé seul dans son étrange atelier, au dernier étage d’une
grande bâtisse à Montmartre, à l’angle de la rue Fontaine
et de la Place Blanche. C’était là qu’il avait emménagé
quatre ou cinq ans plus tôt, et où il allait passer toute
sa vie, dans cette incroyable poste avancé de l’art qui,
au cours des années, allait devenir un musée empli de merveilles,
toujours plus riche et toujours plus fabuleux. Partout ce
n’étaient que toiles de Picasso, de Chirico et de Max Ernst,
fétiches et masques océaniques, et autres objets étranges,
comme subitement matérialisés en surgissant des rêves les
plus profonds…’’78. Si des
divergences de nature politique ont amené Breton et Ristic
à s’éloigner l’un de l’autre, les regards qu’ils portaient
sur l’art étaient pratiquement identiques. Outre Ernst,
Ristic admirait, lui aussi, Picasso (il a publié à son sujet
un remarquable essai en 1937) et Chirico était pour lui
un modèle auquel, tout comme Breton, il renvoyait volontiers
ses collaborateurs. L’appartement parisien de Breton est
ainsi devenu le prototype du Nadrealisticki zid belgradois,
première installation dans l’histoire de l’art du XXème
siècle sur le territoire yougoslave79.
C’est également à Paris, et non à Belgrade, qu’ont vu le
jour, cette même année 1926, les première oeuvres du surréalsime
serbe : les collages de Marko Ristic et les photographies
de Nikola Vuco. Inspiré par un ver d’un poème en franœais
de Vane Zivadinovic Bor La vie mobile avec pour titre en
cyrillique ’’ Revolucija ’’, Ristic a commencé, en novembre
1926, un travail sur un cycle du même nom comprenant onze
collages et deux dessins, qui a été entièrement terminé
à Paris80. Il importe de noter
que tous ces collages ont été réalisés à Paris, car, outre
le fait que Ristic connaissait déjà très bien cette ville,
il en avait encore davantage rêvé, comme on rêve d’un ’’
jardin secret ’’, et devait encore y séjourner de nombreuses
fois par la suite. ’’ Quand est-ce que j’étais réellement
à Paris | Réellement, comme si cela signifie quelque chose,
comme si les chimères et les pensées rêvées en état de veille
ou pendant le sommeil ne sont pas aussi réelles les unes
que les autres ’’ a-t-il noté dans son journal de souvenirs,
bien des années plus tard81.
En fait, cette année 1926 a été pour lui une année exceptionnelle
et un véritable tournant qui a marqué toute sa vie - elle
lui a en effet apporté l’amour et son mariage avec Seva
Zivadinovic, puis sa première rencontre avec Paris, laquelle
a amené l’établissement de liens personnels directs avec
Breton et d’autres représentants du mouvement surréaliste.
Ce contact direct avec un milieu urbain nouveau et avec
les positions révolutionnaires des surréalistes franœais
lui a aussi rappelé les paroles de son poète préféré, Guillaume
Apollinaire : ’’ Les peintres de mosaïques peignaient avec
des cubes en pierre ou en bois. Un peintre italien aurait
même utilisé des matières fécales. A l’époque de la révolution
franœaise certains ont peint avec du sang. On peut peindre
avec n’importe quoi, des pipes, des timbres postes, des
cartes postales, des entrées de bal, des morceaux de toile
cirée, des colliers, des papiers en couleur, des journaux…
’’82. De fait, Ristic a dépeint
son séjour à Paris comme s’il avait voulu s’en tenir à ces
instructions, en utilsant des fragments de plans, de journaux,
de cartes postales, de photographies, d’enveloppes timbrées
envoyées de Belgrade, mais aussi des papiers colorés, des
cartes à jouer, des cartons d’invitation, des petites annonces
découpées dans des journaux et d’autres souvenirs réunis
avec passion dans sa ville préférée. Il a ainsi pris possession
de tous ces fragments d’inscriptions et d’images toutes
faites, qui mitraillaient son nerf optique, à travers la
nouvelle structure du collage qui lui a laissé un vaste
champ libre pour ses propres jeux d’associations et la synthèse
de ses impressions.
Le titre même, La vie mobile, repris du poème de Bor, a
été composé à l’aide des lettres découpées dans des titres
de journaux parisiens. Puis, appliquant le principe du readymade,
Ristic a regroupé dans ses collages les éléments visuels
et textuels collectés, donc déjà prêts, selon les règles
d’une syntaxe associative libre. Tout ce qu’il a réuni,
découpé et collé porte le cachet d’un choix personnel, c’està-
dire, du hasard objectif, comme disaient les surréalistes.
Dans la structure nouvelle offerte par le collage, l’image
et le texte se sont vu conférer une égale importance. Toutefois,
apparaissant ici uniquement à l’état de fragments, d’origines
très différentes, comme on l’a vu, ils ne peuvent fonctionner
comme des éléments autonomes, ni, non plus, établir quelques
liens logiques entre eux. C’est pour cela que ces photo-collages
de Marko Ristic agissent, avant tout, comme un ensemble
visuel au sein duquel l’ancien principe d’harmonie a toutefois
laissé la place au principe de discontinuité. Ils ne désirent
nullement établir quelques structures sémantiques fermées,
porteuses d’une signification précise, que ce soi au niveau
de chaque collage en particulier ou de l’ensemble du cycle,
car ils n’attachent aucune importance à l’ordre conventionnel
de la narration et de l’illustration dans la représentation
de la réalité83.
Sur le plan du matériel utilisé il est difficile d’établir
si Ristic a suivi un principe de sélection précis dans l’articulation
de l’ensemble de sa série. Dans leur structure visuelle,
les photo-collages incluent en effet des matériaux très
différents : pour l’un, il s’agit d’articles de journaux
entiers, comme dans La vie mobile (2), pour un autre, au
contraire, de morceaux de papier coloré, d’étiquettes, de
cartes à jouer, comme dans La vie mobile (3). La succession
d’associations libres, la décomposition de l’image et du
texte, aboutissent à une structure visuelle dynamique qui
ne vise pas à transmettre quelque pensée clairement formulée
mais, au contraire, compte sur l’effet de choc et l’agressivité
pour retenir l’attention de l’observateur. De par l’emploi
d’images readymade, emploi caractéristique des collages
de Marko Ristic, cette recherche aussi osée et résolue d’un
aspect alogique et d’une discontinuité entre les fragments
s’appuie en partie sur l’expérience visuelle du dadaïsme,
toutefois les possibilités d’investigation des mythologies
personnelles l’ont ici nettement emporté sur l’engagement
politique.
L’oeil de l’observateur a du mal à se départir des conventions
auxquelles obéit la reconnaissance de l’esthétique dans
le cycle de collages La vie mobile, d’autant plus que certains
d’entre eux comptent sur des effets coloristes comme, par
exemple, lorsque des touches de vert et de rouge sont disposées
sur un fond bleu transparent.Mais ce serait là s’engager
sur une fausse voie dans la perception d’un ensemble qui,
pour l’essentiel, ne se préoccupe pas des qualités plastiques
mais au contraire, les rejette, tout à sa recherche des
principes d’une métaréalité et d’une anti-esthétique. Ainsi,
un amphithéâtre peut y prendre l’aspect d’une soucoupe volante
qui plane au-dessus d’une ville, alors que dans une annonce
pour une galerie surréaliste apparaît une énorme termite.
Ces collages cherchent avant tout à éliminer tout point
d’appui et à provoquer la confusions chez l’observateur.
Parfois, certains coupures de journaux peuvent être mises
en relation avec des fragments d’images, comme dans le cas
de ’’ Triple désert ’’ où l’on reconnaît un chameau, mais
dans l’ensemble ni les fragments textuels, ni les fragments
visuels ne peuvent être associés en un même message sensé.
Toutes ces ’’ images readymade d’objets ’’ construisent
un ensemble non seulement alogique mais aussi antiplastique.
On y remarque immédiatement un rejet des matériaux traditionnels
: couleur, huile, toile. De même, nonobstant l’utilisation
de reproductions de tableaux, images techniques et massives,
leurs auteurs, tout comme leur entourage original, n’ont
plus aucune importance. Ce ne sont ici que des images trouvées,
des images readymade d’objets comme les appelle Breton,
utilisées en remploi dans des collages, de sorte qu’ont
été oubliées leurs fonctions originelles tout comme leur
histoire antérieure. Enfin, entre les photographies, tout
comme entre les mots, viennent systématiquement s’intercaler
des pauses, des intervalles blancs, qui confèrent aux collages
du cycle La vie mobile l’aspect de structures linguistiques.
La constatation bien connue selon laquelle ce sont les poètes,
plus que les photographes et les peintres, qui se sont intéressés
à la technique du collage vaut également dans le contexte
de l’art du surréalisme serbe84.
En l’occurrence, le collage permet une compilation de l’image
et du texte, sans pour autant imposer les principes de l’un
ou l’autre de ces médias. Ceci explique, entre autre, les
louanges adressées par Breton au collage, technique grâce
à laquelle il est possible d’accéder à une oeuvre surréaliste,
en tant qu’’’ automatisme psychique pur par lequel on se
propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit
de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée.
’’
S’il est incontestable qu’il existe dans le collage des
éléments rappelant les systèmes linguistiques, on peut aussi
voir en lui une structure cinématographique, un film statique,
comme l’appelaient déjà les dadaïstes. Si, de toute évidence,
aucun ordre artificiel n’était consciemment prévu au début
même de l’expérience artistique que constitue le cycle de
collages La vie mobile, l’observation de l’oeuvre finie
permet néanmoins d’en décrypter un. Que ce soit de faœon
fortuite ou volontaire, le cours du temps y est clairement
souligné par divers indices chronologiques. Déjà, sur le
premier collage, on note la présence de l’année ’’ historique
’’ pour le surréalisme serbe et dans la vie de Marko Ristic
- 1926. Elle y occupe la place habituelle de la signature
de l’auteur. Et d’autres dates se succèdent dans les collages
suivant, depuis celle découpée dans un journal (13 novembre
1926), en passant par un cachet de la poste (13 XI 1926),
jusqu’à celle apposée à la main au bas d’un dessin (31 12
1926)85. La vie mobile utilise
donc un langage multimédia afin de transmettre la sensation
du temps qui passe. La série de collages constituant ce
cycle peut, par conséquent, être comprise comme une histoire
en images, mais aussi comme un film sur le premier séjour
de Ristic dans la capitale du surréalisme.
Si ce n’est quelques interruptions cette activité artistique
de Marko Ristic, initiée à Paris, s’est poursuivie à Belgrade
et Vrnjacka Banja jusqu’au collage\assemblage de 193986.
Durant l’été 1929 il a conœu et réalisé avec Vane Zivadinovic
Bor un livre en un exemplaire, M’VRAUA, aujourd’hui perdu,
mais dont un collage a été publié dans l’almanach Nemoguce-L’impossible
en 1930. Il s’agit de Budilnik (Le réveil), oeuvre où se
cotoient la définition du réveil dans le Petit Larousse
et divers dessins tirés d’abécédaires afin de parodier la
sentence affirmant ’’ L’école est une chose sacrée pour
les enfants ! ’’ On y trouve, évoqués avec humour, les traumatismes
de l’enfance liés au réveil de bon matin et à l’angoisse
d’arriver en retard à l’école. L’humour de la narration
textuelle va même jusqu’à repousser au second plan le malaise
que peut susciter l’organisation confuse de l’espace de
l’image. L’absence même de perspective linéaire est, à vrai
dire, plus ou moins attendue puisqu’il s’agit d’illustrations
d’abécédaires, type d’ouvrages où il convient de réduire
le fossé entre, d’une part, la perception de l’image par
les enfants et, d’autre part, les connaissances professionnelles
de l’illustrateur. Parallèlement à ce rejet de la perspective
traditionnelle, Ristic et Bor insistent aussi sur la discontinuité
évidente de l’espace et sur la dislocation des objets. Ainsi,
le lit dans lequel sommeille un élève est disposé devant
un instituteur et un tableau d’école, alors que l’enfant
tenant une fronde apparaît au premier plan, tout comme le
tronc d’arbre, lequel n’appartient nullement au contexte
de l’école, mais à celui de la nature et du jeu. Dans leur
accumulation d’images très diverses, les auteurs de Budilnik
se sont également détrournés des proportions naturelles,
de sorte que l’élève dans le lit est presque deux fois plus
grand que l’instituteur. La dislocation et le non respect
des rapports de proportions réelles entre les objets contribuent
donc à détruire le modèle mimétique de représentation du
monde. C’est à nouveau l’inconscient qui est entré en action
– Nonobstant sa structure visuelle prédominante, Budilnik
pourrait en fait être comparé à un trait d’esprit, une plaisanterie.
D’après l’enseignement de la psychanalyse, les plaisanteries
et les traits d’esprit visent précisément à soulager par
le rire l’effort fait sur soi-même pour refouler les traumatismes
désagréables, dans ce cas liés à l’école.
Tout le sérieux des recherches visuelles de Marko Ristic
ressort également d’une série de douze collages intitulée
Ljuskari na prsima (Crustacés sur la poitrine). On sait
que le matériel visuel entrant dans ces collages provient
d’un manuel pour magiciens amateurs, La physique amusante,
et que Ristic l’a utilisé de deux faœons : ’’ une première
fois, les images sont restées intactes, telles qu’elles
étaient reprises du livre, et une seconde, je leur ai ajouté
certains éléments nouveaux pour accroître leur grottesque
et leur irrationalité ’’87.
Ljuskari na prsima a été publié dans l’almanach Nemoguce
en 1930 avec le scénario de film du même nom d’Aleksandar
Vuco. Ceci explique notamment la très forte atmosphère cinématographique
ressortant de ces collages dans lesquels se succèdent des
événements inattendus et étranges comme sur un écran de
cinéma. Ljuskari na prsima est, en fait, le livre de tournage
d’un film surréaliste. Tout ici, que ce soit les images
ou le texte du scénario, confère à entretenir la discontinuité
dans la narration. Parfois quelques collages peuvent se
rapporter au texte (comme ceux des pages 69 et 72), mais
ce n’est pas leur fonction première, car ni eux, ni le scénario,
ne suivent le cours logique de l’action.
Cette série de collages de Ristic, tout comme celle de
Vane Zivadinovic Bor réalisée cette même année 1930, sont
visuellement très proches du cycle d’Ernst La femme 100
têtes (1929), non seulement par le matériel utilisé - illustrations
imprimées d’anciens livres -, mais aussi par leur procédé
de construction identique. Dans le tout premier cycle de
Ristic, La vie mobile, comme on l’a vu, les éléments entrant
dans la composition des collages - fragments d’images et
de textes - ont été clairement séparés et délimités par
les surfaces blanches du papier. Grâce à cette mise en évidence
des contours, tout le processus de construction - découpage,
collage, retouches dessinées, etc. - peut être suivi pas
à pas. Comme sur une radiographie l’observateur voit toutes
les étapes du montage de l’image ayant abouti à l’articulation
de la structure visuelle de l’ensemble du cycle. En combinant
un matériel très varié Ristic n’a pas cherché à dissimuler
ou même retoucher et, par là, atténuer les transitions et
les forts contrastes entre les images readymade et les textes
readymade. Il a laissé la rencontre et la collision de diverses
réalités s’abattre de toute leur force dans l’oeil de l’observateur.
A l’opposé de cette agressivité ouverte visant à la destruction
de toute structure visuelle harmonique et cohérente, dans
son second cycle de collages, Ljuskari na prsima, Ristic
a construit l’illusion d’un monde parallèle dans lequel
tout est harmonie, mais seulement en apparence. Si l’on
compare ces deux concepts, on peut dire qu’ils sont l’un
comme l’autre tout aussi révolutionnaires par rapport au
modèle figuratif de l’art : dans le premier on détruit tout
le système de rapports selon lequel fonctionnent les choses
et les phénomènes dans la représentation de la réalité,
alors que dans le second, on construit, en lieu et place
de la réalité visible, un surréel dans lequel s’appliquent
d’autres lois de la gravitation.
L’almanach Nemoguce-L’impossible renferme d’autres collages,
oeuvres de Vane Zivadinovic Bor et Djordje Jovanovic, réalisés
eux aussi à l’aide de gravures et d’illustrations découpées
dans de vieux livres. Ceci confirme encore une fois toute
l’influence de Max Ernst dont l’oeuvre a été déterminante
pour la réception du surréalisme dans la sphère des arts
visuels. La très forte impression faite par les travaux
de Max Ernst exposés à Paris en 1927 est toujours perceptible,
bien des années plus tard, dans les notes de Vane Bor :
” La peinture d’Ernst dérangeait par son atmosphère de prose.
Je n’avais qu’un seul désir : accepter l’émulation le plus
vite possible, m’engager dans cette voie ”88.
Outre Bor, la nouvelle structure visuelle de l’oeuvre surréaliste
a incité de nombreux autres surréalistes serbes, Ristic,
Matic, Noe, Aleksandar et Lula Vuco, à se lancer, eux aussi,
dans des expériences reprenant les techniques du collage
et du montage. Vane Bor a ainsi utilisé une toile plissée,
ou collé sur une toile peinte des morceaux de papier froissé
(papier froissé, toile défroissée), ce qu’il a plus tard
présenté comme étant sa propre invention dans le système
très varié de techniques utilisées par le surréalisme89.
De ces expériences de Bor intégrant les procédés du collage
dans le média traditionnel du tableau, travaux commencés
à Paris et poursuivis à Vrnjacka Banja, rien ne nous est
parvenu. La seule toile conservée datant de cette période,
Kugla sa algama na prividnom horizontu (Boule aux algues
sur horizon apparent), (1928), n’offre aucune trace de ces
techniques et seules deux oeuvres nous sont connues par
leurs reproductions publiées dans l’almanach : Edip u prostoru
(Oedipe dans l’espace) et Na trzistu nemih pesama (Sur le
marché des poèmes muets). Il va de soi qu’il n’est guère
possible en se fondant sur ces seules oeuvres d’apprécier
la portée des travaux de Bor ayant expérimenté l’utilisation
de matériaux étrangers et non picturaux sur la toile.
L’atmosphère de prose, soulignée par Bor au sujet des oeuvres
d’Ernst, a également constitué un moment clé dans ses collages
qu’il s’agisse de Pocetak svakog fanatizma (Début de tout
fanatisme) et Pejzaz, parus dans l’almanach en 1930, ou
de ceux réalisés par la suite, jusqu’en 1932. Bor reprend,
lui aussi, ses matériaux dans de vieux livres, mais, à la
différence de Ristic, il ne cherche pas à les amener dans
des rapports alogiques et préfère les réunir dans un nouvel
ensemble narratif et visuel. Parfois, comme dans La prière
du soir, il s’efforce de gommer le plus possible les raccords
entre les éléments du collage, c’est-à-dire entre les différentes
réalités d’où sont issus ces fragments, afin que l’ensemble
visuel final y gagne en persuasion. En ce sens, Pejzaz,
avec ses réalités distinctes formant un tout logique, mais
seulement en apparence, constitue un autre exemple remarquable.
Le dessin précis des illustrations de livres anciens y a
offert un matériel parfaitement approprié pour permettre
à de nouvelles et audacieuses associations de fonder leur
propre ” exactitude ”, tout aussi précise que celle que
l’on attend des illustrations d’un atlas anatomique. L’observateur
peut être surpris par l’apparition inattendue d’un paysage
à l’intérieur d’un estomac, mais celle-ci étant obtenue
à l’aide de documents visuellement connus, elle devient
pour lui, en quelque sorte, admissible. En recourant à un
langage visuel concis, Bor a ainsi conœu un trait d’esprit
utilisant un minimum de moyens, mais dont il escomptait
un maximum de significations contradictoires. En comparaison
avec ce collage de Bor, Autoportret (Autoportrait) de Djordje
Jovanovic, publié sur la page voisine de l’almanach, fait
penser à un exercice d’écolier ou à un premier essai de
la recette du collage. Une inutile profusion de fragments
visuels et une narration sans objectif montrent ici combien
l’oeuvre surréaliste peut facilement glisser dans la banalité
lorsque y fait défaut tout effet optique visant à faire
surgir le miracle et la beauté convulsive.
A l’opposé du travail de Jovanovic, l’oeuvre de Vane Bor
est un modèle de sélection parcimonieuse de matériaux préexistants
tant dans ses collages que dans ses photomontages. Il savait
trouver en eux une signification cachée et ambiguë et se
laisser porter, d’oeuvre en oeuvre, par divers aspects de
l’analyse de l’inconscient, sans pour autant s’arrêter à
l’étude systématique de certaines idées, positions ou techniques.
Par cette ampleur et cette audace dans l’expérimentation,
Vane Bor était très proche de Ristic dont l’activité était,
elle aussi, très hétérogène. L’écriture de textes philosophiques
et théoriques, et de poèmes, ne les a pas empêchés de s’adonner,
comme nombre d’autres surréalistes, à des travaux étudiant
les possibilités du collage, du photo-collage, de l’assemblage,
du photogramme et du film. Pour Bor, chaque champ d’investigation
scientifique ou artistique représentait, d’une certaine
faœon, le début d’un nouveau jeu auquel il s’abandonnait
avec passion. Sa longue activité multimédia porte le cachet
de l’engagement passionné et alternatif d’un artiste en
marge de l’art. Bien que longtemps restée en dehors du système
des institutions, car atypique pour le contexte de l’art
serbe entre les deux guerres mondiales, il n’en est pas
moins possible de voir dans cette activité une attitude
annonœant déjà certaines formes de comportements artistiques
typiques de la fin du XXème siècle.
Aucune véritable initiation n’a été nécessaire à Bor, alors
étudiant en droit à Paris, pour réaliser en 1927 ses premiers
collages et, un peu plus tard, ses premiers photomontages.
Tous ces travaux, y compris par leurs dimensions, constituent
des confidences visuelles intimes. Ses premiers collages
offrent de simples portraits amusants, proches de jeux d’enfant
réalisés avec du papier multicolore, où se manifestent la
joie et le bonheur de créer en dehors des règles connues.
En revanche, Bor a abordé les photomontages comme de véritables
films statiques, en s’efforœant de raconter dans cette structure
à plusieurs niveaux ses rêves, souvenirs et pulsions érotiques,
afin, comme l’enseigne la psychanalyse, de les réaliser
d’une faœon détournée. Il est bien connu que le photomontage
ou le collage sont plus appropriés que la photographie pour
représenter une action ou une situation, voire rendre l’illusion
du temps. Grâce à la technique du montage les images readymade
d’objets et d’événements accèdent à une nouvelle structure
qui ne se réduit nullement à une simple compilation ou suite
de photographies. Tajge avait déjà remarqué que le photomontage
était ” en fait plus proche du film que de la photographie.
Le film est un photomontage stroboscopique, en continuité,
qui se développe dans le temps. Le photomontage est une
synthèse optique et simultanée sur une plaque sensible.
C’est, si l’on peut dire, un film statique ”90.
Dans ses photomontages, comme dans ses collages, Vane Bor
a recouru à un matériel très réduit afin de réaliser, avec
une merveilleuse simplicité, des oeuvres chargées de tension
autorisant différentes lectures. En ce sens, il est possible
de dire qu’il a construit son propre langage qui se distingue,
avant tout, par un sens aigu des effets cinématographiques.
Memorija, Ilustracija za vaspitanje dece (Illustration pour
l’éducation des enfants), Erinnern Sie H Noch et Kolaz (Collage)
appartiennent à un groupe de photomontages qui ont vu le
jour, tout comme une série de photogrammes, dans le cadre
de l’intérêt que portait Bor au film d’avantgarde. L’organisation
propre au film y apparaît, avant tout, dans la scénographie
en arrière-plan du couple enlacé dans Memorija, ainsi que
dans le vaste espace vide et sombre aménagé dans Kolaz en
1932, car n’est-ce pas ” le film qui a inventé les espaces
vides ”91| C’est dans ce contexte
qu’il convient d’observer tous les autres effets d’optique
: les fondus enchaînés et les changements d’angle, les rapports
de tailles et les proportions frustrantes entre les objets,
puis le flou masquant les relations entre l’homme et la
machine, l’homme et l’ambiance, etc. Tout cela ne constitue
qu’une partie des moyens employés par Bor pour rendre un
événement cinématographique ” statique ” dans ses photomontages.
Il apparaît surtout comme un maître dans l’art de créer
une image dotée d’une pouvoir d’attraction, c’est-à-dire
d’une atmosphère chargée d’incertitude et de tension. Par
la disposition de fragments de photographie sur le fond
noir du papier Vane Bor réussit à suggérer une impression
digne d’un suspense cinématographique. C’est ainsi qu’un
tel arrangement crée, sans aucune narration à l’instar d’un
film muet, un cadre émouvant dans Kolaz (1932) ou Portret
(Tête de mort, 1927). De même,
il importe de remarquer les montages réalisés en 1932, parmi
lesquels Ilustracija za vaspitanje dece, Erinnern Sie H
Noch et Kolaz sont de véritables modèles du genre dans le
rendu d’une tension non narrative, c’est-à-dire d’une tension
qui, partant de l’image comme point d’appui, recquiert l’exercice
d’un processus mental pour aboutir à un sentiment de ” terreur
et horreur ” chez l’observateur. Cette articulation du suspense
en un seul cadre montre quel point Bor savait mettre à profit
les possibilités expressives du photomontage. S’il est exact
que le montage est un principe commun au théâtre, au film
et au collage, alors un photomontage serait avant tout un
film, si, comme pour Eisenstein, ” le film était avant tout
un montage ”92.
Mutan lov u bistroj vodi (Pêche trouble en eau claire)
est un montage de Dusan Matic, originellement publié en
1930 dans l’almanach, puis
dans Le surréalisme au service de la révolution (1933).
Dans l’almanach il accompagne un poème du même nom de Matic,
établissant ainsi une continuité dans la pratique artistique
et poétique surréaliste avec Javna ptica de Dedinac93.
Mutan lov u bistroj vodi part de la concision des proverbes
populaires, pour transposer cette sorte de simplicité rudimentaire
au niveau du langage visuel et graphique. Il s’est avéré
que les associations libres des surréalistes, tant dans
le langage visuel, que dans le langage poétique, se prêtaient
à une mise en forme selon les principes linguistiques fondamentaux.
Des images extraites de leur contexte originel construisent
un nouvel ensemble, non pas totalement anarchique et chaotique
dans sa signification, mais lisible et compréhensible, dans
lequel se maintient malgré tout le respect des principes
fondamentaux de la photographie et des beaux-arts. Quelle
serait la réponse à la question de savoir ce qui est réel
dans un photocollage ou un photomontage | Est-ce que ce
pourrait être la photographie d’un homme tenant un pistolet
en main | Si c’est cela qui, pour un instant, paraît être
réel à l’observateur, Matic l’en dissuade immédiatement
car, en guise de tête, cet homme porte une touffe d’herbe.
Il s’agit donc d’une image en tant que pure création de
l’esprit, même si certains de ses éléments semblent pouvoir
trouver un support dans la réalité.
En tant que nouveau média utilisant des images reproduites
techniquement, le photomontage tend un piège au processus
de perception habituel. Dans un premier temps, il semble
possible, grâce à la qualité documentaire de la photographie,
de retrouver le fil perdu de la représentation mimétique
du monde réel, mais c’est précisément sur cette impression
que s’appuient les nombreux procédés de manipulation que
connaît l’art du surréalisme. Dans le collage Mutan lov
u bistroj vodi Dusan Matic utilise le caractère documentaire
et la précision de la photographie pour en arriver à une
nouvelle synthèse artistique de laquelle ressort le surréel.
En alternant les surfaces sombres et claires, il suscite
chez l’observateur un sentiment de malaise en face d’une
image qui louvoie entre le rêve et la réalité.
Dans la structure du montage, comme nous l’avons vu sur
les exemples précédents, le rôle décisif revient au respect
de l’hétérogénéité tant au niveau du matériel, que du contenu,
de la forme, de l’expression, des idées, etc.94.
S’agissant de Radojica Zivanovic Noe et Rade Stojanovic
cette qualité ressort également dans l’utilisation de la
technique du montage y compris dans leurs dessins. On peut
ainsi voir dans Samoubica ili sanjar (Le suicidé ou le rêveur),
Réservée, ainsi que dans d’autres dessins de Noe, des figures
irréelles, composites, dont les corps d’homme se fondent
dans des formes animales. Pour sa part, Rade Stojanovic
transforme, d’un seul trait, un homme en femme, comme s’il
s’agissait de deux corps en un seul. Bien que les originaux
de deux photomontages de Noe publiés dans le premier numéro
de Nadrealizam danas i ovde (1931) ne soient pas conservés,
il est permis de penser qu’ils étaient très proches, sur
le plan technique, des ” collages peints ” d’Ernst. En fait,
il s’agissait là d’oeuvres qui ne se cantonnaient nullement
dans les limites d’un média, qu’il s’agisse de la toile
ou du montage, mais se formaient librement en combinant
les divers procédés de la peinture et du collage. Ces deux
photomontages étaient donc des oeuvres multimédias qui sont
venues prolonger sa négation de la peinture publiquement
exprimée un an auparavant dans l’almanach Nemoguce. Radojica
Zivanovic Noe y a examiné, une nouvelle fois, le portrait
en tant que motif traditionnel de l’art et de la peinture,
mais son interprétation partait cette fois-ci d’une autre
clé – il a utilisé des procédés de montage, de dédoublement
et de dislocation sur des photographies d’yeux, de sourires,
de mains, de dentelles et d’éléments de machines, qu’il
a ensuite complétées d’interventions peintes. Ce matériel
photographique a ainsi donné naissance, dans un premier
cas, à un portrait d’homme barbu, sur la couverture de NDIO,
et dans un second, à celui d’une femme dans Crko konj (Cheval
crevé). L’idée de Breton d’une beauté convulsive a ainsi
éte interprétée par Noe comme un ensemble anthropomorphiquement
organisé de symboles qu’il a mis en juxtaposition afin de
confirmer sa conviction concernant la position absurde de
l’approche réalistique dans l’art.
Ce sont des procédés de montage pratiquement identiques
qu’ont utilisés Dusan Matic et Aleksandar Vuco qui ont poussé
le principe d’hétérogénéité jusque sur le plan de l’acte
créatif en lui-même. En l’occurrence, tous les deux ont
réalisé les montages Rognissol, Rekom kucujem zid… (Par
la riviére je maisonne le mur ...) et L’ en 1930 en explorant
les possibilités d’une création collective dans laquelle
l’action commune prendrait le pas sur le désir de souligner
chaque apport personnel. Ces oeuvres ont été réalisées dans
une atmosphère de proche collaboration, telle qu’elle régnait
parmi les surréalistes serbes au moment de l’édition de
l’almanach, ce qui ressort notamment de l’utilisation des
mêmes éléments typographiques et graphiques. Le L majuscule
du titre de l’almanach, associé au dessin anatomique d’une
main d’homme et des zones peintes, reproduit la structure
alogique et multimédia d’un collage peint95.
Matic et Vuco ont poursuivi leur collaboration en concevant
plusieurs objets surréalistes, ou assemblages, et plus tard
un livre pour enfants Podvizi druzine ” Pet petlica ” (1933).
Aleksandar Vuco en a rédigé l’histoire, alors que Dusan
Matic s’est chargé de l’illustration avec ses images non
conventionnelles de ” ciseaux qui dessinent ”. ” Les livres
sans images sont ennuyeux, dit Alice au pays des merveilles
”, que cite Matic dans la préface du livre où il explique
ce qu’est un photomontage, c’est-à-dire , une image-colle
: ” Lorsque vous avez regardé cent fois des images et qu’elles
vous lassent, laissez les ciseaux les brouter. Les ciseaux
sont plus rapides que les kangourous. Découpez les jambes
d’une jeune fille et collez-les sur son cou… Découpez des
corbeaux sur la neige et collez-les sur un ballon de baudruche…
C’est ainsi qu’on obtient une image-colle. Une image occasion.
Une image sensation. C’est ainsi qu’on obtient, à partir
d’images tombes immobiles, une image vivante, une image-vie.
C’est ainsi que se réunissent des images séparées pour toujours
et qu’on obtient des images telles que vous désirez : des
images-désirs ”96.
Cette définition, élégante et précise, du photomontage
ne réclame aucune autre explication. On peut même remarquer
qu’à travers elle, Matic nous révèle de faœon précise le
concept auquel obéit le photomontage surréaliste, c’est-à-dire
l’” imagecolle ”. Il en souligne la rhétorique, mais, chose
encore plus importante, il nous révèle son rapport intime
avec les projections du subconscient, car c’est une ” image-désir.
” Par ailleurs, il convient de noter que, parmi les arts
visuels, le montage, n’est pas le seul à s’appuyer sur la
réutilisation d’un même matériel, dans ce cas celle d’images
readymade représentant cinq enfants97.
Ce procédé est également connu de la littérature, de la
poésie et du film, mais toutes ces disciplines l’utilisent
de différentes faœons : par l’allitération, la rime, le
refrain, le changement d’angle de vue, etc. Les technique
basée sur la réutilisation d’un même matériel sont, dans
un certain sens, parentes du rêve, car elles apportent,
tout comme les images du rêve, le plaisir qu’accompagne
toute libération sans effort d’une énergie captive98.
Pour clore cette observation du collage\montage dans le
surréalisme serbe il convient de signaler qu’un certain
nombre d’oeuvres publiées est non signé, de sorte qu’on
peut y voir le résultat d’activités communes. Les positions
de l’avant-garde insistant sur les avantages d’un art nouveau
et collectif, face à l’art individuel et traditionnel, sont
bien connues, mais restent insuffisamment soulignées lorsqu’il
s’agit du surréalisme. Les pages de petites annonces de
l’almanach ont ainsi accueilli deux photomontages anonymes
accompagnant un texte annonœant la sortie prochaine de Saopstenja
(Communication), bulletin surréaliste, ” peu après la parution
de Nemoguce ”99. Il s’agit
d’oeuvres, très efficaces par leur réalisation, représentant
une figure d’homme revêtue d’un uniforme couvert de vis,
et un semi-nu féminin sur un fond d’allumettes. Ces deux
photomontages ont été oubliés et plus tard perdus car ils
ne cadraient plus avec les repositionnements idéologiques
survenus au sein du cercle des surréalistes belgradois après
la parution du second manifeste de Breton (1929) et de l’almanach
Nemoguce-L’impossible (1930).
Une partie du matériel réuni au cours de la préparation
du bulletin Saopstenja a vraisemblablement été incluse,
l’année suivante (1931), dans la revue Nadrealizam danas
i ovde, à laquelle collaborait un même groupe d’artistes
sous la rédaction de Djordje Jovanovic. Outre les dessins
et photomontages de Noe, déjà évoqués plus haut, le premier
numéro de cette nouvelle revue a également publié le photomontage
Strana Ibrovac (Page Ibrovac) dans lequel se développe,
autour d’une photographie de nu féminin, accompagnée de
la légende Pour certains ce ne sera ni durant leur jeunesse,
ni lorsque sera arrivée la vieillesse, la simulation visuelle
de l’identité multiple du professeur Miodrag Ibrovac100.
On y retrouve la narration surréaliste visuelle bien connue,
en forme de film statique, déjà remarquée dans le premier
numéro de La révolution surréaliste. Dans la revue belgradoise,
on y a également inclus une dose d’ironie aux dépends de
l’institution de l’intellectuel bourgeois, car le surréalisme
serbe était alors, aux dires de Djordje Jovanovic, avant
tout un ” état de révolte ”101.
Pourtant, à la suite d’un net renforcement des thèses marxistes
et des ” différences, divergences et désagréments ”, dont
font alors état les surréalistes, les montages annoncés
avec la revue Saopstenja, tout comme cette revue, n’ont
jamais vu le jour. On attendait en effet des publications
surréalistes une prise de position idéologique claire, à
l’image de celle exprimée alors ouvertement par les collages
et photomontages trouvant place sur les couvertures des
ouvrages orientés à gauche de Nolit (Nova literatura) dont
les premières éditions remontaient à 1928. Le lien établi
avec le collage\montage sur les publications de Nolit était
si fort et si fonctionnel que certains contemporains pensaient
même que c’est à Nolit que revenait la primauté de l’utilisation
de ce nouveau langage visuel. Les expériences de Dedinac
avec le photomontage et le collage s’étaient en effet limitées
au petit tirage de Javna ptica, alors que les travaux de
Ristic et de Bor réalisés en 1926 et 1927 n’étaient connus
qu’au sein des cercles évoluant autour du groupe des surréalistes102.
Les collages et photomontages surréalistes, aussi révolutionnaires
fussent-ils du point de vue technique et visuel, n’ont jamais
été au service de la propagande de masse de la révolution
sociale, et déjà à cette époque la gauche intellectuelle
reprochait aux surréalistes de vouloir s’en tenir, avant
tout, à la pratique de l’art pour l’art. Il convient ici
de rappeler que Benjamin, dans son essai sur le surréalisme,
a attiré l’attention sur le fait que l’art a maintes fois
enregistré cette accusation dans son histoire, et qu’il
” ne faut jamais la prendre à la lettre, car il s’agit presque
toujours d’un pavillon sous lequel vogue une marchandise
qui ne peut pas être déclarée car elle n’a pas encore de
nom ”103.