Proverbe populaire, Nemogucé, Belgrade 1930.
Dans son texte ’’ Objasnjene Sumatre ” Milos Crnjanski a
relevé, déjà en 1920, la tentative d’une nouvelle génération
d’artistes pour rompre avec la tradition et trouver le moyen
d’’’ exprimer le rythme changeant des humeurs ’’, de saisir
’’ l’image exacte de la pensée ’’41.
Durant les dix années suivantes, les réflexions sur ce thème
ont fortement animé les cercles de l’avant-garde serbe et,
peut-être pour cette raison, l’interrogation sur la nature
de la pensée a conduit à l’élaboration d’une enquête à laquelle
ont répondu dix des treize membres du groupe surréaliste.
Intitulée Celjust dijalektike (La gueule de la dialectique)
cette enquête compte trente et une questions dont les thèmes
évoluent, ce qui n’est pas un hasard, entre deux extrêmes
allant de la pensée, d’une part, à l’amour, d’autre part.
Entre ces deux pôles se répartissent toutes les autres questions
: de la plus banale, quelle heure avez-vous à votre montre
| jusqu’à celle, très conventionnelle - qu’est-ce que vous
attendez de la vie | Toute l’importance que le groupe de surréalistes
belgradois attachait à cette enquête ressort notamment du
fait que lui a été consacré un tiers de l’almanach Nemoguce-L’impossible.
La lecture des questions et réponses données permet d’appréhender
la position du surréalisme en Serbie vers 1930, mais aussi
les divergences entres certains membres du groupe. Nous laisserons
cependant de côté les positions personnelles exprimées, ainsi
que les questions et réponses les plus intéressantes42,
pour nous intéresser, avant tout, au concept de l’almanach
en tant qu’oeuvre artistique collective et multimédia.
Il convient immédiatement de noter qu’un almanach n’est pas
une publication conventionnelle, à l’instar d’un livre, d’une
revue ou d’un journal. Ce n’est ni un recueil, ni un choix
de textes. A l’origine, il s’agissait d’un calendrier (du
lat. calendarium) ou publication annuelle qui renfermait des
textes de genres différents. Au vue de cette définition il
s’avère que l’almanach Nemoguce-L’impossible n’entre pas non
plus dans cette catégorie, malgré la présence de textes et
contributions variés. Il s’ouvre par un programme signé par
les treize membres du groupe surréaliste, donc un manifeste,
immédiatement suivi de l’enquête Celjust dijalektike, puis
viennent des textes en vers et en prose, des pamphlets critiques
et des prises de position, des déclarations d’artistes, un
scénario de film et bien d’autres articles. Ces contributions
textuelles, ici brièvement énumérées, sont complétées par
un abondant matériel visuel qui renforce encore davantage
la structure totalement hétérogène de cet almanach. Ce matériel
est, lui aussi, tout à fait non conventionnel dans son choix,
de sorte qu’on y trouve, par exemple, des reproductions de
tableaux d’Ignjat Job côtoyant des dessins, des aquarelles,
des collages, des photo-collages, des photographies, etc.
La structure de l’almanach laisse donc une impression de désordre
si on la compare à la faœon dont était alors habituellement
ordonnées les rubriques dans les revues artistiques quotidiennes
ou périodiques et les publications à grand tirage. L’almanach
Nemoguce-L’impossible ne reconnaît pas leur agencement préétabli
et immuable, basé sur la seule importance attribuée au texte,
car, en tant qu’oeuvre d’avant-garde collective, il ne fait
aucune différence, ni n’établit aucune échelle hiérarchique
de valeur et de signification entre les diverses contributions
réunies dans ses pages. On peut ainsi y voir, comme dans un
prisme de verre, s’entrecroiser les travaux de Milan Dedinac,
Aragon, Vane ?ivadinovic Bor, Marko Ristic, Paul Eluard, Djordje
Kostic, Nikola et Aleksandar Vuco, Benjamin Péret, Koca Popovic,
André Thirion, Dusan Matic et de nombreux autres membres de
la grande famille internationale du surréalisme.
N’étant ni un livre classique, ni un journal, l’almanach
a pu recevoir une taille intermédiaire entre ces deux types
de publications. Ses auteurs, le groupe des surréalistes belgradois,
réunis autour d’un projet de vie et artistique commun, ont
opté pour un format sensiblement plus grand que celui des
revues littéraires de l’époque, correspondant davantage aux
publications scientifiques et registres officiels. Il s’agit
du format A 4, ce qui était la dimension standard la plus
favorable pour le classement et le rangement, comme le note
Karel Tajge, car c’était la taille des documents officiels
appelés à être compilés dans des classeurs. Tajge considérait,
en l’occurrence, qu’une telle standardisation des formats
devait être respectée non seulement par les publications scientifiques,
mais aussi par les publications artistiques et avant-gardistes43.
Par sa taille, sa reliure brochée simple, mais aussi d’autres
qualités graphiques et typographiques, Nemoguce-L’impossible
satisfaisait, par conséquent, aux principales exigences de
la moderne qui, selon Tajge, a ouvert avec la révolution russe
un nouveau chapitre dans la longue histoire de l’imprimerie.
N’étant pas destiné aux bibliophiles ni à des lecteurs fortunés,
mais à un public artistique et alternatif qu’il devait encore
conquérir, et même ” animer ’’, comme l’aurait dit Tajge,
en faveur des idées du surréalisme, l’almanach ne pouvait
se présenter dans une couverture rigide ni inclure de luxueuses
illustrations en couleur sur papier de qualité. Par ailleurs,
compte tenu de ses objectifs, ses auteurs ne pouvaient se
contenter de réunir des articles, d’établir un ordre et une
hiérarchie de valeur entre eux, puis de les publier conformément
aux usages alors en vigueur pour les revues littéraires. Son
rédacteur, Marko Ristic, a dû également faire preuve de connaissances
en matière de typographie et d’imprimerie pour pouvoir agencer,
au sein d’une structure d’almanach, des contenus très variés
afin que tout fonctionnât au service du surréalisme. Sa parfaite
compréhension de ce que devait être une nouvelle approche
dans le design du livre ressort déjà de son antiroman Bez
mere (Sans mesure), publié en 1928, où il s’est écarté du
format et de la mise en page typique des livres classiques.
A cela s’ajoute assurément ses remarques concernant un autre
almanach surréaliste - 50 u Evropi (50 en Europe) paru en
1929. ’’ Je n’ai rien contre le fait que cette revue publie
des reproductions de tableaux qui peuvent être sensibles et
’ bonnes ’, qui peuvent me ’ plaire ’ ou non, mais (contre
le fait) qu’elles ne vont pas au-delà d’intentions purement
artistiques (Marino Tartalja, Pavle Vasic)… La publication
de ces travaux (il n’est pas question de leur valeur, mais
de leur orientation) révèle, chez ces jeunes, une concession…
l’acceptation d’un point de vue artistique et littéraire conventionnel,
’’ déclare Ristic alors qu’il travaillait déjà à réunir le
matériel pour l’almanach Nemoguce-L’impossible et réfléchissait
à l’aspect à lui donner44.
Compte tenu que les publications d’avant-garde s’adressaient
avant tout à des lecteurs appartenant à une couche de population
très différente de celle des abonnés des éditions académiques
et artistiques, et nettement moins élevée sur l’échelle sociale,
la taille standard, le papier ordinaire et la reliure souple
et brochée de l’almanach correspondaient parfaitement à ce
public. Cependant, il était alors d’usage pour beaucoup d’entre
elles d’être également imprimées dans une variante plus luxeuse.
Leurs rédacteurs et collaborateurs entendaient ainsi ne pas
négliger les représentants de l’élite bourgeoise, dont nombre
d’entre eux, ce qui était le cas pour les surréalistes serbes,
étaient issus par leur naissance. L’almanach Nemoguce- L’impossible,
imprimé, comme l’indique l’impressum, ’’ le 31 mai 1930 dans
l’Institut Artistique et des Arts Graphiques ” Planeta ” à
Belgrade, a ainsi fait l’objet, en plus de l’édition ordinaire,
d’un tirage spécial comptant 160 exemplaires sur papier de
luxe, dont 25, numérotés et signés, contenaient l’original
d’une des pièces publiées ’’45.
Compte tenu de l’intense activité des surréalistes franœais
et belgradois à la fin des années vingt du XXème siècle, et
surtout de l’étroite collaboration entre eux, comme l’attestent
les pages des derniers numéros de La révolution surréaliste
mais aussi celles de l’almanach, son titre bilingue - Nemoguce-L’impossible
- n’a rien d’inattendu. Le travail de réunion et d’organisation
du matériel a commencé vers le milieu de l’année 1929, lorsque,
à l’initiative de Djordje Jovanovic, Oskar Davico et Djordje
Kostic, jeunes rédacteurs du journal Tragovi (Traces) (1928),
ce projet a réuni autour de lui un large groupe de surréalistes
belgradois qui comptait également Dusan Matic, Marko Ristic,
Aleksandar Vuco et Mladen Dimitrijevic, et qui s’est encore
étoffé par la suite, au cours de la préparation même de l’almanach46.
A un moment donné, toute cette entreprise aurait pu se réduire
à une simple tribune littéraire de plus, alors très nombreuses
à Belgrade dans les années vingt du XXème siècle, mais, par
chance, il n’en a pas été ainsi. L’appellation ’’ édition
surréaliste ’’, figurant sur la couverture de l’almanach,
indiquait déjà clairement son appartenance. Même sans cette
mention, la conception de sa couverture et de sa page de titre
aurait suffi à le distinguer, sur le plan visuel, des autres
revues littéraires, artistiques et autres de l’époque. Les
surréalistes serbes y ont en effet opté pour un design graphique
dont le contraste agressif de couleurs rosâtre et noire a
été complété de divers types de lettres afin que tout fonctionnât
non seulement comme une couverture d’almanach, mais comme
une affiche. A cette richesse typographique de la couverture
et du dos de l’almanach sont venues s’ajouter une mise en
page non uniforme et asymétrique, et une présence inattendue
de dessins, photographies et collages de toutes tailles qui,
de toute évidence, ont brisé le modèle figé des livres et
revues imprimés. La volonté d’adopter une typographie moderne
sous-entendait, en effet, une ’’ nouvelle composition optique
de la mise en page ’’, ce qui signifiait que l’image et le
texte devaient s’associer en un nouvel ensemble visuel avant
tout fonctionnel.
Une telle présence, aussi évidente et aussi significative,
de la photographie, du photogramme, du photo-collage dans
l’almanach Nemoguce-L’impossible, jusqu’alors inconnue dans
les publications d’avant-garde serbes ou yougoslaves, peut
s’interpréter, pour le moins, de deux faœons. D’une part,
le fait de favoriser précisément la photographie, aux dépends
du tableau, de la vignette ou du dessin, était en tous points
conforme à la recherche d’une typographie moderne et à la
composition optique retenue pour la mise en page. D’autre
part, on ne doit pas perdre de vue que les surréalistes belgradois
endentaient suivre le modèle trouvé dans les revues et ouvrages
surréalistes franœais, notamment La révolution surréaliste
et Nadja de Breton, dans lesquels la photographie s’était
vu octroyer une place tout à fait nouvelle et d’une importance
jusqu’alors inconnue. Enfin, et ce n’est pas là le moins important,
il y a certainement eu une influence du cinéma dont toute
analyse des publications d’avant-garde, et en particulier
de celles d’orientation dadaïste et surréaliste doit assurément
tenir compte. ’’ Du reste, le cinéma s’avère être, dans une
large mesure, un entrainement à une vision moderne, et les
qualités d’un bon film - tempo, action condensée, expressivité,
montage inattendu, concision, raccourcis, suggestivité et
forme directe, en plus de son extrême précision (détail -
gros plan) - devraient aussi être les qualités du livre moderne,
et constituer un exemple pour la littérature et l’impression
des livres ’’, recommandait Karel Tajge47.
Lors de la conception du design de l’almanach Marko Ristic
et ses collaborateurs ont fait montre d’une très nette volonté
d’expérimenter. Certaines pages, comme ’’ Misterija ljudske
glave (La mystère de la tête humaine) ’’ et ’’ Ljuskari na
prsima (Crustacés sur la poitrine) ’’, ont été composées à
la faœon d’un film muet, avec insertion de pavés de texte
entrecoupant la narration visuelle. ” Ljuskari na prsima ”
était, en fait, un scénario pour un film du même nom d’Aleksandar
Vuco, mais aussi une sorte de cahier de tournage s’articulant
autour des collages de Marko Ristic. La présentation d’un
tel travail dans l’almanach a pu trouver son modèle dans le
scénario de Salvador Dali et Luis Bunuel pour le film ” Un
chien andalou ” publié dans la revue La révolution surréaliste
de 1929, travail dont on avait connaissance à Belgrade48.
En tout état de cause, les surréalistes belgradois, tout comme
leurs homologues franœais, voyaient dans le cinéma un art
nouveau, peut-être, entre autre raison, comme l’a noté Marko
Ristic, parce qu’étant presque tous nés dans les années où
le film a vu le jour, ils avaient grandi avec lui 49.
Pris dans sa totalité, le matériel visuel publié en 1930
dans l’almanach Nemoguce-L’impossible exprime les positions
du surréalisme, et avant tout celles concernant l’automatisme
de la pensée et affirmant l’inépuisable richesse du subconscient.
Pour cette raison et du fait de leur appartenance à la littérature
du surréalisme, les contributions textuelles ne seront ici
prises en compte que dans la mesure où elle présentent des
points de contact avec l’image. Déjà en feuillettant l’almanach,
un lecteur, y compris contemporain et habitué aux revues et
livres modernes richement illustrés, ne peut que remarquer
son grand luxe visuel. A commencer par la couverture et la
photographie, Zadr/ano bekstvo nadstvarnosti (Fuite retenue
du surréel), ce sont au total 59 ” illustrations - dessins,
cadavre exquis, reproductions de tableaux, collages, photo-collages,
photographies et vignettes - qui se succèdent tout au long
des 136 pages. Nous sommes donc en présence d’une proportion
tout à fait nouvelle entre le texte et l’image, ce qui était
bien dans l’esprit de la publication de design moderne, laquelle,
selon Tajge, ’’ manifeste une tendance à se transformer en
livre avec des images, en album ”. Selon lui, la presse moderne
’’ donne naissance à une nouvelle forme de livre qui réunit
en un même ensemble image et texte, l’impression du livre
évolu vers le tipofoto ’’50.
Par son design, Nemoguce-L’impossible correspond précisément
à cette sorte de publication - c’est un album, ou un ’’ livre
poétique avec images ’’ comme l’appelaient les surréalistes
mêmes afin de déjouer la censure instaurée en 1929, sous la
dictature du roi Aleksandre Karadjordjevic51.
Comparé à 50 u Evropi, l’almanach Nemoguce- L’impossible
se montre nettement plus efficace dans l’établissement d’une
communication verbale mais aussi optique avec le lecteur.
Cette dernière procède non seulement des images mais également
des jeux de lettres variant en taille, épaisseur et type.
Ainsi, outre sur la couverture, une solution en forme d’affiche
a également été reprise dans certaines pages intérieures comme
celle accueillant le ’’ Mystère de la tête humaine ’’. De
même, le titre bilingue de l’almanach combine les variations
tant au niveau compositionnel, vertical\ horizontal, que visuel,
positif\négatif, et typographique. Ayant déjà signalé que
le surréalisme serbe ne devait rien au dadaïsme sur le plan
des idées, nous noterons que cela vaut également pour le design
graphique de ses publications, car, là aussi, les modèles
des surréalistes serbes différaient dans une large mesure
de ceux des dadaïstes. On constate, bien sûr, chez les uns
comme chez les autres, l’impact décisif de l’expérience de
la typographie constructiviste russe. Cependant, alors que
le dadaïsme a directement repris les solutions constructivistes,
le surréalisme ne s’en est inspiré qu’indirectement, à travers
la forme des revues franœaises où cette influence était combinée
avec la tradition des affiches. En ce sens, on peut voir dans
La révolution surréaliste, revue qui a paru de 1924 à 1929,
et à laquelle ont également collaboré des surréalistes serbes,
une source d’inspiration, et même un modèle direct pour ce
qui est du contenu mais aussi de la conception graphique et
typographique de l’almanach. La collaboration entre les deux
groupes de surréalistes s’exerœait d’ailleurs dans les deux
sens, puisque la participation des surréalistes belgradois
aux enquêtes et expériences du groupe parisien a trouvé sa
réciproque de la part de leur homologues franœais. Breton
a ainsi confié à l’almanach Nemoguce-L’impossible la première
publication de vers en prose ’’ Poèmes ’’52.
On doit aussi souligner toute l’importance de la collaboration
établie avec André Thirion qui, venant justement de publier
un article sur les graffiti et les inscriptions inscriptions
dans la revue La révolution surréaliste, a participé avec
Marko Ristic et d’autres ’’ jeunes ’’ membres du groupe à
la conception du design et du graphisme de l’almanach53.
L’almanach Nemoguce- L’impossible, publié à Belgrade en 1930,
a donc été pour les treize membres du groupe surréaliste serbe
une première publication commune à travers laquelle ils ont
défini leur plateforme54. Dans
sa conception collective, multimédia et multilingue, ce type
d’ouvrage est toutefois resté une expérience isolée et sans
suite au sein de l’avant-garde serbe, y compris lorsqu’il
s’agit du groupe surréaliste. Il a néanmoins posé de nouveaux
jalons et défini un cadre qui allait être repris par de nouveaux
projets communs des surréalistes, dont, notamment, la revue
Nadrealizam danas i ovde qui a paru en 1931-1932. Si, faisant
abstraction de son contenu qui a indubitablement repoussé
les limites conventionnelles de la littérature classique et
des beaux-arts, on observe l’almanach comme une oeuvre d’art
autonome, il apparaît qu’il a également proposé, par sa typographie
moderne, un nouveau modèle de livre en images. Au vu de son
format, de sa mise en page et de son design graphique mettant
en valeur l’alternance rythmée des textes et des images, la
structure de l’almanach a partiellement repris celle de La
révolution surréaliste, organe des surréalistes franœais.
On doit toutefois savoir que cette dernière ne se présentait
pas sous la forme d’une revue d’art mais plutôt d’un magazine
scientifique comme, par exemple, La Nature. Comparé à ces
deux publications franœaises dont le contenu est agencé dans
le strict respect de la hiérarchie scientifique, l’almanach
diffère par l’absence de toute règle dans l’ordre de ses rubriques
et contributions - un texte comme Uzgred budi receno (Soit
dit en passant), dont le contenu tient au programme même des
surréalistes, a ainsi trouvé place dans les dernières pages,
alors que l’enquête Celjust dijalektike figurent parmi les
premières contributions publiées, ce qui aurait dû être le
contraire 55.
Les première pages de Nemoguce-L’impossible accueillent donc
le manifeste du groupe des surréalistes belgradois, suit l’enquête
Celjust dijalektike en tant que nouvelle forme d’investigation,
et ce n’est qu’ensuite que viennent une série d’articles exposant
le programme surréaliste, des textes automatiques, des descriptions
de rêves et d’autres expériences. Tout cela, accompagné de
nombreux travaux visuels, a été mis en forme afin de constituer
un ouvrage fonctionnant comme un tout sur le plan textuel
et visuel. De fait, il est possible de dire que l’almanach
présente la structure complexe du tipofoto de Tajge, qui exige
de l’utilisateur d’être simultanément un lecteur attentif
et un observateur actif. Il s’agit en fait, et avant tout,
d’un véritable joyau du surréalisme serbe, d’autant plus précieux
que les originaux de nombreuses expériences artistiques publiées
dans ses pages : dessins, cadavre exquis, images, collages,
photographies, photomontages, photogrammes , sont aujourd’hui
perdus, de sorte qu’il reste le seul témoin de leur existence.
Parallèlement, l’almanach a constitué, du point de vue artistique,
la production la plus remarquable de l’action collective du
groupre des surréalistes belgradois, action collective que
l’on retrouve également, plus tard, au niveau des textes théoriques
et philosophiques publiés dans les livres Nacrt za jednu fenomenologiju
iracionalnog (Projet pour une phénoménologie de l’irrationnel)
(1931) et Anti-zid (L’Anti-mur) (1932). C’est toutefois la
revue Nadrealizam danas i ovde (1931-1932) qui, après l’almanach,
a été la principale tribune des surréalistes, notamment lorsqu’il
s’agissait de répondre aux attaques de la critique nationale
et d’afficher leur volonté de persister dans leur concept
de collaboration internationale. Nadrealizam danas i ovde
(NDIO) a continué de publier des travaux de Breton, Péret,
Eluard, Carré, Dali, Miro, Ernst, Giacometti et bien d’autres
représentants du surréalisme franœais dont certains y figurent
également en tant que collaborateurs en raison de leur participation
à l’Anketa o /elji (Enquête sur le désir). Les réponses de
Salvador Dali s’avèrent bien sûr très intéressantes, et on
y relève, entre autres, celle-ci : ” Aucun désir n’est coupable,
il y a faute uniquement dans leur refoulement. Tous mes désirs
sont, pour faire usage de la terminologie courante, vils,
infâmes, crapuleux, etc... J’accorde une grande importance
à la volonté, poussant le mécanisme de celle-ci jusqu’au ’
delire paranoïaque ’ mis au service de la réalisation des
désirs. Je n’ai pas de désirs dits ’élevés ’. Ceux que je
tiens pour les plus nobles sont ceux que je considére comme
les plus humains, c’est à-dire les plus pervers ”56.
Dans ses publications, depuis Vecnost et Javna ptica jusqu’à
Nemoguce et Nadrealizam danas i ovde, le groupe d’artistes
non professionnels que constituaient les surréalistes serbes,
à l’exception de Radojica ?ivanovic Noe, a également soutenu
l’idée que la peinture et les arts traditionnels étaient à
bout de force et qu’en fait ’’ le livre représente l’art le
plus monumental du XXème siècle ’’57.