Monny de Boully, Vecnost, Belgrade 1926
Le Manifeste du surréalisme a été publié par André Breton en
1924 à Paris. Cet ouvrage, modeste par son volume, renfermait
la célèbre définition : ”SURREALISME, n. m. Automatisme psychique
pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit
par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel
de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle
exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique
ou morale. ENCYCL. Philos. Le surréaliste repose sur la croyance
à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées
jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé
de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres
mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution
des principaux problèmes de la vie ”1.
Ce n’est que bien plus tard, en 1961, que le Manifeste a fait
l’objet d’une première édition en serbe dans l’excellente traduction
qu’en a donné Lela Matic. Il convient cependant de noter que
la définition même du surréalisme avait été, et ce dès la parution
de l’ouvrage de Breton, maintes fois reprise dans les publications
du surréalisme serbe car elle était alors bien connue des jeunes
générations d’écrivains, de philosophes, d’artistes et d’étudiants
de Belgrade. ”Breton et le surréalisme, du moins par ce qu’il
y avait en eux de plus évident et de plus remarquable, étaient
présents ici depuis le début, dès 1924 ”2,
a écrit Dusan Matic dans un texte dédié a André Breton, fondateur
controversé du mouvement surréaliste et chef de file du grand
groupe franœais. Les surréalistes serbes aimaient souligner
les parallèles entre les dates afin de démontrer l’apparition
très précoce d’un vif intérêt pour les idées de Breton au sein
du milieu culturel serbe : Le Manifeste du surréalisme est publié
le 15 octobre 1924, et c’est précisément cet ouvrage que Marko
Ristic présente, dans un texte intitulé Nadrealizam (Surréalisme),
dans la revue Svedocanstva parue le 21 novembre de la même année
3. Cette date marque en quelque
sorte l’instant où le surréalisme, né en France, est apparu,
tout d’abord comme un terme, puis, très vite, s’est érigé en
mouvement d’avant-garde en Yougoslavie, dans un contexte culturel
sans commune mesure, par sa modestie, avec le milieu franœais.
Très rapidement il a fait l’objet à Belgrade, y compris en dehors
des cercles culturels, de textes où prédomine, il est vrai,
un ton de moquerie et de condescendance, ton qui persistera
durant longtemps dans certains articles consacrés à ce mouvement
4.
Dans les textes consacrés au surréalisme serbe, de nombreux
auteurs, et en premier lieu, d’anciens membres du groupe de
surréalistes de Belgrade, ont régulièrement souligné le lien
évident ayant existé entre le mouvement surréaliste franœais
et son pendant serbe. Une telle constatation insufflait assurément
une certain confiance à ses auteurs car elle ne pouvait qu’en
imposer à un milieu culturel conscient d’avoir régulièrement
connu un très net décalage dans l’adoption des courants artistiques,
et ce non seulement au début du XXème siècle mais tout au long
d’un passé plus lointain. D’autre part, l’existence d’un tel
lien, par sa seule qualité, ne pouvait qu’offrir un excellent
bouclier contre les nombreuses critiques ne voyant chez les
surréalistes serbes qu’imitation exagérée de l’art occidental,
snobisme, et même absence totale de créativité. Le fait est
que l’établissement de contacts entre certains membres des deux
groupes, franœais et serbe, n’avaient pas attendu la naissance
officielle du surréalisme. En l’occurrence, la très riche et
très précieuse bibliothèque de Marko Ristic nous apprend que
ce dernier était un abonné régulier de la revue parisienne Littérature
depuis son premier numéro, paru en 1919, ainsi que de nombreuses
autres revues franœaises dont notamment Les feuilles libres,
Les marges et Clarté, depuis 1922 5.
Ristic, toujours très pédent, a lui-même noté qu’il avait lu
pour la première fois le nom d’André Breton à l’âge de seize
ans ” dans une revue de Genève l’Eventail, où Breton a publié,
dans le numéro du 15 octobre 1918, son essai : Guillaume Apollinaire,
et dans le numéro du 15 février 1919, son poème plus ou moins
mallarméen Décembre ”6. Ce nom,
qui allait exercer sur Ristic ” pendant de nombreuses années,
un pouvoir d’attraction magnétique ”, était également connu
d’autres jeunes poètes serbes tels Rastko Petrovic, les frères
Dedinac, Dusan Matic, Dusan Timotijevic, etc. Certains d’entre
eux, alors rédacteurs de Putevi (Chemins) lancé en 1922, avaient
déjà publié des traductions de poèmes de Breton, mais aussi
d’autres auteurs de Littérature dans les pages de cette revue7.
Tous, en tant que pupilles de la France, lisaient avec enthousiasme
Apollinaire, Eluard, Reverdy, Tzara, Crevel, Rimbaud, Constant,
de Gourmont et de nombreux autres auteurs franœais8.
Et cette même année 1924, après avoir rédigé l’année précédente
un excellent essai sur la psychanalyse de Freud, Dusan Matic
a publié son texte ’’ Bitka oko zida (Bataille autour du mur)
’’ dans lequel étaient exposées des positions proches de celles
du programme surréaliste en insistant notamment sur l’importance
capitale du rêve. Pour toutes ces raisons, ayant à l’esprit
les débuts du surréalisme serbe, Dusan Matic a précisé, dans
une lettre très détaillée adressée à Alain Jouffroy, qu’il ne
souhaitait pas récrire l’histoire, mais qu’il faut avoir en
vue que tous ” savaient déjà certaines choses avant Paris ”,
bien qu’” ils aient beaucoup appris à Paris ”9.
Sur le plan des idées c’est la culture franœaise qui a offert
son cadre au surréalisme serbe lequel, comme cela a été démontré,
n’est pas issu des idées dadaïstes adoptées en Serbie. Le surréalisme
serbe faisait même montre d’une évidente désapprobation vis-à-vis
de la position complexe de la revue Zenit et de son rédacteur
Ljubomir Micic. Radovan Vuckovic a très bien remarqué que le
surréalisme serbe, à la différence de ce qui a été le cas en
France, ne pouvait naître du dadaïsme, car, en Serbie, ces deux
mouvements d’avant-garde sont issus d’influences culturelles
totalement différentes10. Alors
que Micic, Aleksic, Poljanski et d’autres étaient en contact
direct avec le dadaïsme allemand et le futurisme russe, les
représentants du surréalisme serbe, à la suite de leur scolarisation
en France puis de longs séjours dans ce pays, étaient tournés
vers le dadaïsme franœais et plus généralement la littérature
franœaise. C’est donc par cette voie, soit directement par la
lecture de revues et d’ouvrages franœais, ou indirectement,
avant tout par la poésie de Rastko Petrovic qu’ils ont adopté
les nouvelles idées avant-gardistes, de sorte que très rapidement,
et avant même la parution du Manifeste du surréalisme, un premier
contact personnel a été établi entre Breton et Ristic. Un peu
plus tard, ont suivi d’autres rencontres et contacts entre des
représentants des deux mouvements, comme l’attestent les correspondances,
et encore davantage le grand nombre de revues, livres, tracts,
affiches, cartons d’invitations, etc., conservés dans les archives
personnelles11. La diffusion des
idées surréalistes au sein du milieu culturel serbe doit également
beaucoup à Dusan Matic. Ayant été lui aussi pupille de la France
et enseignant alors la philosophie dans un lycée, c’est avec
enthousiasme qu’il initiait de jeunes poètes aux débats théoriques
sur la psychanalyse et le surréalisme. Parmi ceux-ci, certains
sont par la suite devenus membres du groupe des surréalistes,
comme Djordje Kostic, Djordje Jovanovic et Oskar Davico. Aux
dires de Dusan Matic, c’est également lui qui a ” fait découvrir
” à Monny de Boully ” toute l’importance du surréalisme et de
la révolution surréaliste ” au début des années vingt du XXème
siècle. On pourrait ici mentionner d’autres noms, moins connus,
de jeunes poètes qui ont, eux aussi, progressivement abandonné
les positions dadaïstes en faveur du surréalisme12.
Finalement il ne s’est écoulé que quelques années entre les
leœons informelles de Matic et l’instant où Monny de Boully
a eu, lui aussi, l’occasion de rencontrer les surréalistes franœais,
notamment Eluard, et de découvrir les montages de Max Ernst
qui, tout comme cela avait été le cas pour Breton, l’ont très
fortement impressionné 13.
De fait, c’est Monny de Boully, poète et éditeur de l’almanach
Crno na belo (Noir sur blanc) et son ” maître ” Dusan Matic,
et non Marko Ristic, futur chef de file des surréalistes serbes,
qui ont été les premiers en situation de participer au travail
exaltant de la centrale de Paris. ” Un jour ”, en 1925, la ”
table bohême du ’’ Moskva ’’ (NdT : café de Belgrade) s’est
transformée en table surréaliste au café ’’ Cyrano” à Paris
’’, se rappelle Monny de Boully14.
A cette occasion, il a présenté au surréalistes franœais plusieurs
revues d’avant-garde de Belgrade, et très certainement son almanach
Crno na belo, paru en 1923, dans lequel avait été reprise, pour
la première fois en Serbie, tel un slogan, la position surréaliste
de Breton : ” Lâchez tout. Lâchez Dada. Lâchez votre femme.
Lâchez votre maîtresse. Lâchez vos espérances et vos craintes.
Semez vos enfants au coin d’un bois. Lâchez la proie pour l’ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une
situation d’avenir. Partez sur les routes.” Lors de cette première
rencontre, l’intérêt de Breton s’est surtout porté sur le ”
roman u crtezima (roman en dessins) ” Vampir, publié dans Svedocanstva
nº 6, de janvier 1925. Ce numéro, en partie consacré à la création
chez les attardés mentaux, a été un des plus remarquables d’une
série de huit numéros comportant un tel ensemble thématique,
avant tout en raison de sa conception nouvelle, radicalement
anti-bourgeoise et anti-artistique. Monny de Boully a alors
traduit ce texte signé: F.N. ” Asile d’aliénés de la ville de
Belgrade ” qui a été accompagné d’une courte introduction également
rédigée par Boully, pour la revue Révolution surréaliste. Vampir,
” roman en dessins ”, a ainsi connu deux publications la même
année - tout d’abord dans Svedocanstva à Belgrade, puis dans
La Révolution surréaliste à Paris. La participation de Monny
de Boully à cette célèbre revue a même reœu un cachet spécial
sous la forme d’un dessin de Pablo Picasso, daté de 1925, publié
à la fin d’une seconde contribution, en l’occurrence une traduction
de son ” Nadrealistcki tekst (textes surréalistes) ” qui, avec
le ” Primer (Exemple) ” de Ristic, paru en 1924, se range parmi
les tous premiers textes automatiques de la littérature serbe15.
Vers la fin de l’été 1925, Monny de Boully et Dusan Matic se
sont retrouvés parmi les signataires de la déclaration des surréalistes
franœais ” La révolution d’abord et toujours ”, aux côtés de
noms tels que Aragon, Breton, Soupault, Péret, Arthaud, Ernst,
Mason, etc.16. Cette Déclaration
exprimait la position d’Aragon et de Breton selon laquelle ”
l’art authentique d’aujourd’hui a partie liée avec l’activité
sociale révolutionnaire : il tend comme elle à la destruction
de la société capitaliste ”17.
Inspiré par les événements exaltants animant le cercle surréaliste
franœais, Monny de Boully a entrepris de transférer, dans la
mesure du possible, cette atmosphère de révolution et de rébellion
dans le milieu belgradois, c’est-à-dire, de créer un ” surréalisme
selon son tempérament ”, comme il l’a écrit plus tard. Sous
le titre Vecnost, et avec pour rédacteur son ami Risto Ratkovic,
lui aussi poète, il a lancé un modeste journal, presque un tract,
qui est paru de janvier à juin 192618.
Alors que la majorité des jeunes collaborateurs regroupés autour
de cette publication ne faisaient qu’aborder l’exploration de
ce que pourrait être l’” automatisme psychique pur dans l’expression
de la pensée ”, les textes de Monny de Boully étaient déjà d’excellents
exemples de créations surréalistes. On remarque notamment ses
petites compositions, appelés fables, qui constituent, assurément,
dans la littérature serbe, la forme la plus réussie de communication
du flux automatique pur de la pensée et mériteraient, à ce titre,
d’être incluses dans le recueil réunissant ses rares travaux
publiés. De même, l’inventaire, très modeste, établi par Radovan
Vuckovic qui a estimé qu’” il existe en tout trois textes automatiques
purs dans le legs du surréalisme serbe : ” Primer ” de Ristic
(1924), ” et les Automatski tekst ” de Djordje Kostic (1923)
et Vane ?ivadinovic Bor (1923) ”19,
pourrait être étoffé et enrichi par l’adjonction du ” Nadrealisticki
tekst ” (1925) et des fables (1926) de Boully. En tout état
de cause, Vecnost, paru en 1926, a été le premier journal surréaliste
en Serbie, non seulement parce qu’il a contribué à transmettre
l’idéologie du surréalisme franœais, mais aussi, et encore davantage,
par le cachet d’auteur que lui a conféré Monny de Boully. Son
” effervescence surréaliste ” a apporté une nouvelle liberté
et une ” immense foi dans la création révolutionnaire surréaliste
et, grâce à celle-ci, dans la transformation de l’ensemble de
la vie sociale ”20.
L’histoire ou le hasard, auquel croyaient les surréalistes,
a voulu que la revue Vecnost (L’étérnité) bénéficiât d’une légère
longueur d’avance par rapport à Javna ptica (Oiseau public),
bien que Milan Dedinac ait travaillé à la rédaction de ce poème
surréaliste depuis 1922 21. Lorsque,
après plusieurs reports, Javna ptica est finalement paru en
décembre 1926, les deux cents exemplaires de son tirage, comparés
aux milles de Putevi (Chemins) et Svedocanstva (Témoignages),
le rangeaient déjà parmi les spécimens rares
22. Compte tenu que les échanges de publications entre
les groupes surréalistes franœais et serbe étaient déjà très
réguliers, Dedinac a immédiatement envoyé, en janvier 1927,
plusieurs exemplaires de son poème ” pour Eluard, Breton et
Aragon ”, mais aussi pour Marko Ristic qui se trouvait alors
à Paris23. Ceci explique, en partie,
la raison pour laquelle sa présentation du poème de Dedinac,
” Objava poezije (Déclaration de la poésie) ”, publiée immédiatement
à son retour de Paris, a revêtu la forme d’un programme surréaliste.
Ristic y adopte le ton du manifeste pour déclarer, entre autre,
que Javna ptica est ” hors de la littérature ” et qu’” il ne
peut être soumis à la critique littéraire ”. Il souligne aussi
que Javna ptica apporte avec lui les ” ténébreuses cohortes
de rêves ”, et qu’il faut y voir le ” développement dialectique
de la pensée irrationelle ” grâce auquel il est possible de
menacer la société bourgeoise hypocrite et pragmatique 24.
Il importe ici de remarquer que Ristic, parallèlement à sa verve
glorifiant le poème de Dedinac, n’a pas omis d’attirer l’attention
sur le rapport spécial, typiquement surréaliste, établi entre
le texte et l’image. Car, à la différence des recueils et anthologies
traditionnels, Javna ptica n’était pas illustré de vignettes
et de dessins dus à des artistes plus ou moins connus, mais,
comme le souligne Ristic, offrait, pour la première fois, des
photomontages hallucinants, en l’occurrence trois compositions
visuelles de Dedinac, créées sur le même principe que ses images
poétiques.
Breton a comparé les images surréalistes avec les images de
l’opium de Baudelaire. Ce n’est plus l’homme qui les évoque,
mais elles qui ” s’offrent à lui spontanément, despotiquement.
Il ne peut les congédier : car la volonté n’a plus de force
et ne gouverne plus les facultés ”25.
Ce sont des images qui, tout comme les rêves, sont issues des
couches les plus profondes de l’inconscient où sont refoulés
les instincts et désirs cachés, inacceptables dans le cadre
de la société bourgeoise. Les surréalistes ont en cela pleinement
accepté et inclus dans leur exploration du subconscient l’interprétation
du mécanisme donnant naissance aux images du rêve établi par
la psychanalyse de Freud, déjà au début du XXème siècle. ” Lorsque
l’on étudie les pensées latentes d’un rêve, reconnues par le
biais de l’analyse, on en remarque une qui se détache nettement
des autres qui, pour leur part, sont bien connues et parfaitement
compréhensibles pour le dormeur. Celles-ci sont en effet des
restes de la vie éveillée : en revanche, on reconnaît dans cette
pensée spéciale un désir qui est souvent très indécent, qui
s’avère étranger à la vie éveillée du rêveur et que celui-ci,
par conséquent, dans son étonnement et son irritation, ne peut
que renier. C’est cette impulsion qui, en fait, donne corps
au rêve, c’est d’elle que découle l’énergie nécessaire à la
production du rêve, ce faisant elle puise son matériel dans
les vestiges de la journée : le rêve ainsi né constitue pour
cette impulsion une situation de satisfaction, c’est un accomplissement
du désir, ” considère Freud26.
Le secret de la création surréaliste pourrait être d’une telle
simplicité qu’elle paraît être accessible à tous, comme l’est
l’apparition spontanée du rêve chez le dormeur, par exemple27.
En l’occurrence, ” de même que la longueur de l’étincelle gagne
à ce qu’elle se produise à travers des gaz raréfiés, l’atmosphère
surréaliste créée par l’écriture mécanique… se prête particulièrement
à la production des plus belles images. On peut même dire que
les images apparaissent, dans cette course vertigineuse, comme
les seuls guidons de l’esprit ”28.
C’est selon ce principe qu’ont été réalisées les images, tant
poétiques que visuelles, de Milan Dedinac dans Javna ptica.
Elles sont l’expression d’une ” création pure de l’esprit ”,
comme le dit Reverdy, si ce n’est qu’elles ont été une première
fois matérialisées par les mots et une seconde fois, par l’image29.
Par leur mode de production, elles satisfont également aux idées,
et, cela va de soi, aux critères esthétiques de la création
surréaliste. Pour le surréalisme, ” l’image la plus forte est
celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé : celle
qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique,
”30 Par conséquent, il serait maladroit
et vain de vouloir décrire le contenu des photo-collages de
Dedinac, car leur fonction n’est ni narrative ni illustrative.
Ils ne se rapportent à aucune partie précise du poème, ni même
à un groupe de vers, et pourraient encore moins être reconnus
dans quelque idée concrète exprimée dans cet ouvrage. Ils sont
là pour apporter, parallèlement au texte poétique, et même indépendamment
de lui, une perception de l’étrange, mais aussi pour confirmer
l’idée surréaliste de beauté convulsive. Une de ces images,
par la juxtaposition osée de deux réalités éloignées, nous révèle
les constellations inconnues d’un univers dans lequel une main
de femme, comme autrefois la main d’Adam sur la fresque de Michel-Ange,
se tend impuissante à travers l’espace, à la recherche du contact
qui lui insufflera la vie.
Les techniques du collage et du montage offraient aux surréalistes
une grande liberté de choix dans le jeu d’associations qui,
de ce fait, pouvait, plus facilement et plus simplement que
par le biais du dessin ou de la peinture, trouver une concrétisation
visuelle fidèle au modèle de juxtaposition proposé par Lautréamont.
On sait que l’idée de la rencontre fortuite d’un parapluie et
d’une machine à coudre sur une table de dissection était souvent
citée par les surréalistes qui la recommandaient aux poètes,
mais aussi aux écrivains et aux peintres. L’utilisation d’un
papier grossier pour imprimer Javna ptica empêche aujourd’hui
d’établir avec certitude le procédé de montage utilisé par Dedinac
pour obtenir une image montrant un visage de jeune fille aux
grands yeux, recouvert d’un voile. Quoi qu’il en soit, ce mystérieux
visage féminin peut être perœu comme une métaphore visuelle
de l’oeuvre de Dedinac, comme un oiseau public. Deux médias
différents - l’image et le mot - traduisent les mêmes rêves
et les mêmes visions. Par ses vers et ses photo-collages\montages
Javna ptica n’illustre aucun aspect connu du monde visible,
car il ne s’y rapporte ni par son langage poétique ni par son
langage imagé. Les images et le texte partagent ici une même
mission : exprimer le ” modèle intérieur ”, ou la connaissance
du surréel.
C’est ici l’occasion d’attirer l’attention sur les fortes similitudes
entre les groupes de surréalistes franœais et serbe, non seulement
sur le plan des idées, comme cela a déjà été souvent constaté,
mais aussi dans leur compréhension de la photographie, ce qui
est bien moins connu. En l’occurrence, les six photographies
de Man Ray publiées en 1924 dans le premier numéro de La Révolution
Surréaliste lui ont valu d’être, dès lors, considéré au sein
du cercle de Breton comme une sorte de photographe officiel.
Renonœant à illustrer quelques contributions textuelles précises,
ces images, à l’instar d’associations visuelles libres, y tenaient
lieu, par leur fluidité, de pendants aux idées exprimées dans
cette publication. Parallèlement, tout comme le texte, elles
devaient aussi, en premier lieu, satisfaire à l’exigence de
l’automatisme de la pensée, puis venir jeter le trouble dans
les usages et habitudes de la famille, comme cela était annoncé
dans cette revue parisienne.
Une photographie de jeune fille quasi nue, au corps couvert
de tatouages, a été publiée en février 1925 dans la revue Belgradoise
Svedocanstva31. Elle y a surement
constitué un choc visuel pour l’observateur, tout comme le visage
de la jeune fille-fantôme dans Javna ptica ou la double paire
de seins sur une des photographies de Man Ray. Toutes les trois,
comme bien d’autres photographies surréalistes, s’inscrivaient,
en effet, en complète opposition avec les habitudes et les attentes
des milieux culturels, et ce tant à Paris qu’à Belgrade. Qui
plus est, elles portaient atteinte au bon goût et à la notion
de beauté de la classe bourgeoise, car elles proposaient un
nouveau modèle de photographie totalement différent de celles,
conventionnelles et classiques, que ce type de public collectionnait
dans ses albums de famille. La revue d’avant-garde, ce qui était
également le cas de Svedocanstva, a ainsi offert à la photographie,
en tant que nouvelle image technique, la possibilité de prendre
part à l’établissement des exigences radicales de l’art quand
à son autonomie par rapport au monde des phénomènes réels.
La présence de cette image de jeune fille tatouée s’avérait
troublante y compris dans le cadre d’une revue qui se distinguait
par sa conception totalement non conventionnelle du point de
vu thématique. Sous le titre ” Pakao (Enfer) ” ce numéro présentait
notamment les créations visuelles et littéraires de groupes
socialement marginalisés, parmi lesquels figuraient des prisonniers,
des malades mentaux et des attardés mentaux. Tous ces travaux
y étaient publiés comme des témoignages, des documents, et non
comme des oeuvres devant être appréciées sur la base de catégories
esthétiques. Nous savons, d’après la pratique des premières
avant-garde, tels le futurisme ou le Cavalier bleu par exemple,
que les expositions organisées par ces mouvements associaient
régulièrement à la présentation d’oeuvres d’artistes celle de
travaux réalisés par de simples inconnus et des enfants. Entre
bien d’autres stéréotypes, l’avant-garde aspirait en effet à
détruire jusqu’à la hiérarchie existante des significations,
des critères de valeur, des divisions en genres, etc., et elle
s’y est attelée avec une égale constance à travers tous les
médias. Au début du XXème siècle ses efforts, se transmettant
d’un mouvement à l’autre, se sont inscrits dans un processus
continu incluant également le surréalisme. C’est un écho de
ces aspirations que l’on retrouve dans le travail des groupes
d’artistes réunis autour des revues Les feuilles libres et Svedocanstva
qui, quand bien même leur engagement ne peut être rangé sous
l’égide d’un mouvement précis, occupent assurément une place
en vue au sein de l’avant-garde.
Or, on sait que peu avant Svedocanstva et sa rubrique ” Pakao
”, des travaux réalisés par des fous avaient déjà été publiés
en 1924 dans les pages Des Feuilles mortes. Ils y étaient accompagnés
de plusieurs dessins de Picasso et complétés par un texte d’Eric
Satie sur la musique32. C’est donc
très certainement dans cette revue parisienne que les rédacteurs
de Svedocanstva ont trouvé leur modèle. Ristic attire d’ailleurs
l’attention sur cette revue, cette même année, dans sa présentation
des Pas perdus de Breton33. Il
rapporte aussi que c’est à son retour de Paris que Rastko Petrovic,
qui durant son séjour avait été en contact étroit avec les dadaïstes,
” a été pour une bonne part à l’origine de cette initiative
inventive et a fourni la documentation ” pour préparer la série
des huit numéros de Svedocanstva et organiser leur publication
comme un projet artistique formant un tout au cours des années
1924-25 34. Par conséquent, à la
veille même de la parution du Manifeste du surréalisme, il existait
une étroite parenté d’idées entre les représentants de l’avant-garde
en France et en Serbie, parenté d’idées qui a incité les artistes
serbes à aborder de nouveaux domaines de recherche et à repousser
les limites conventionnelles tant de la revue littéraire que
de la photographie et des autres moyens de communications35.
Il est bien connu que le processus de réalisation de la photographie
sous-entend l’action de la lumière sur un support sensible.
Le fait que c’est la nature même qui laisse sa trace sur le
papier a techniquement assuré à la photographie, dès son invention,
une forte confiance de la part de l’observateur. On est enclin
à croire, sans réserve, que la photographie enregistre des phénomènes
réels, et c’est précisément sur ce plan que les rédacteurs de
Svedocanstva ont tendu leur piège visuel. Sous le titre commun
” Naselja prognanih iz raja (Les cités des bannis du paradis)
” ont été publiées trois photographies, également intitulées
” Tatua/a ”, dont celle de la jeune fille presque nue36.
Deux d’entre elles montrent uniquement des parties de corps
masculin, poitrine et biceps, sur lesquelles sont dessinés trois
motifs grossièrement stylisés : une sirène, une croix fleurie
et une danseuse de cirque debout sur un ballon, alors que sur
la troisième, la plus intéressante, apparaît, dans la pose d’une
odalisque, la jeune fille souriante au corps entièrement recouvert
de tatouages. Par sa taille et la place qu’elle occupe sur cette
page, cette photographie provocante constitue une sorte de crescendo
en images sur le thème du tatouage. Toutefois, une observation
attentive, pour autant que le permet la qualité du papier et
de l’impression, révèle clairement que les dessins sont faux,
qu’ils ne sont pas tatoués sur la peau mais imprimés sur un
vêtement qui épouse le corps de la jeune fille. Si cette simulation
visant à leurrer l’observateur n’est peut être pas des plus
réussies pour les critères modernes de l’image digitale, cette
photographie n’en occupe pas moins une place exceptionnelle
dans le contexte du surréalisme belgradois, et ce d’autant plus
que sa publication, en 1925, est antérieure à celle du programme
du groupe des surréalistes belgradois.
A la différence des photographies d’hommes tatoués, qui ont
valeur de documents visuels, car elles enregistrent l’existence
réelle de dessins sur des corps, cette troisième photographie
est l’expression d’une expérience surréaliste menée à dessein.
C’est une ” falsification de l’original ”, car elle ne peut
être un document témoignant de l’insolite et extravagant phénomène
du tatouage. Qui plus est, ce faux témoignage visuel est glissé
dans le contexte d’un matériel documentaire. Dans la rubrique
thématique intitulé ” Pakao ”, cette photographie a donc pour
véritable fonction de tromper les stéréotypes existant au niveau
de l’observation. En l’occurrence, la rédaction de Svedocanstva
utilise ici précisément la photographie comme une preuve ou
corpus delicti de l’existence de l’étrange, en raison de ses
exceptionnelles qualités factographique, c’est-à-dire documentaires.
La photographie de la jeune fille aux tatouages a ainsi été
mise en scène, et c’est cette mise en scène réussie qui estompe
les frontières entre le réel et le surréel, entre la réalité
et le rêve.
Formellement, la photographie de cette jeune fille était sensée
étayer le contexte scientifique de Svedocanstva et contribuer
par l’image à une vision exacte et documentée du monde. Toutefois,
dans l’esprit de l’idéologie surréaliste, elle vient simultanément
remettre en question ce contexte même, et problématise ses principes
fondamentaux, comme devait le faire, quelques temps plus tard,
Caillois dans un texte consacré aux capacités de mimétisme dans
la nature37. Dans l’esprit de la
psychanalyse, cette photographie de jeune fille tatouée et sa
mise en scène pourraient également être interprétées comme l’expression
des fantasmes et désirs cachés des hommes à l’égard de la femme.
Tout comme le visage de la jeune fille-fantôme de Javna ptica,
on l’embrasse d’un seul regard tel un idéogramme dont la vision
et la compréhension s’avèrent, par quelque sens interne, quasi
simultanées. Par conséquent, l’observateur n’est pas tenu de
lire le texte, que ce soit dans Svedocanstva ou dans Javna ptica,
pour comprendre les messages rattachés à ces photographies.
Elles agissent sur lui indépendamment de tout texte : de fait,
les images de Dedinac ne sont accompagnées d’aucune explication
sous forme de titre, alors que dans Svedocanstva la légende
” Tatouage ”, apposée sous l’image, est de nature tautologique
et se rapporte aux trois photographies simultanément. Comme
nous l’avons déjà vu, cette légende ne correspond pas à la vérité.
Elle contribue donc, elle aussi, à remettre en question non
seulement le caractère documentaire de la photographie mais
aussi la valeur de tous les autres témoignages. Dans ses premières
publications (revues et livres) le surréalisme a ainsi élaboré
une photographie dotée de nouveaux mécanismes de signification,
qui, d’une faœon tout à fait inattendue, mais bien dans l’esprit
des techniques surréalistes ou, plus précisément, de faœon semblable
au mécanisme du rêve, ” érotise le corps de la femme pour toujours,
et le fige comme un symbole de satisfaction ”38.
Certains travaux antérieurs sur le surréalisme serbe ont estimé
que les revues Svedocanstva et Vecnost appartiennent en fait
à une période ” présurréaliste ”, alors que seul Javna ptica
se rangerait dans le surréalisme39.
Une telle distinction n’a pas lieu d’être lorsqu’il est question
des arts visuels, et plus précisément de la photographie. Exception
faite de Vecnost qui ne comporte aucun document visuel, Svedocanstva
et Javna ptica établissent en effet un même modèle selon lequel
allaient fonctionner, tant à titre individuel qu’en groupe,
tous les surréalistes serbes. Ce modèle devait, bien sûr, être
complété et corrigé par la suite - il suffit pour s’en apercevoir
de comparer l’almanach Nemoguce et la revue Nadrealizam danas
i ovde (Le surréalisme aujourd’hui et ici) -, afin de rester,
comme cela avait été le cas dans sa phase de formation, en accord
avec le surréalisme franœais. Les surréalistes serbes ne constituent
pas en cela une exception au sein d’un mouvement qui a rallié
à lui, parmi bien d’autres, des groupes d’artistes espagnols,
belges, tchèques, anglais, mexicains. Vecnost, Svedocanstva
et Javna ptica de Milan Dedinac prouvent donc que l’adoption
puis la formulation concrète d’un programme surréaliste en Serbie
sont le résultat d’un processus continu de relations avec la
France. Une première période allant de 1924 et 1927 a vu, de
la part d’artistes serbes, l’établissement de contacts personnels
avec Breton et d’autres surréalistes franœais, il s’en est suivi
un intense échange de publications et une étroite collaboration
avec les représentants du mouvement à Paris, ce qui a assuré
aux surréalistes serbes une solide base pour la suite de leur
activité qui a trouvé son couronnement avec leur ouvrage clé,
l’almanach Nemoguce-L’impossible. Cette publication a, en fait,
constitué un modèle d’ouvrage multimédia d’avant- garde qui
a repoussé les limites existantes non seulement dans le domaine
de la littérature classique mais aussi des arts plastiques.
Ses auteurs y ont tout naturellement abandonné le rapport hiérarchique
traditionnel entre le texte et l’image voulant que celle-ci,
ou la photographie, ne soit qu’une illustration du texte, et
jamais le contraire. Les travaux du surréalisme ont ainsi abouti
à la mise sur un pied d’égalité, tant sur le plan constitutif
que sémantique, des énoncés verbaux et visuels. La photographie
tout comme le texte sont devenus des entités autonomes qui,
chacune à sa faœon, expriment, dans des mouvements parallèles
et synchronisés, les positions du programme surréaliste conformément
aux lois respectives de ces médias. Il convient ici, toutefois,
de ne pas oublier que ’’ l’imagination surréaliste est avant
tout visuelle ’’, comme l’ont noté certains auteurs dans leur
travaux sur le surréalisme40.